CHAPITRE XXXII
commander aux prières de ses moines fidèles , en leur donnant la bénédiftion apostolique. Il termina son discours par réloge du saint qu'il venait de placer pour jamais sur les autels. Certes, Calixte II avait devant lui une redoutable tâche à accomplir, attendu les dispositions hostiles d'un empereur aussi violent que Henri V. Mais la Providence divine l'avait amené à Cluny, & lui avait donné de proclamer d'une manière certaine la sainteté de Hugues le Grand. C'était lui assurer au ciel un protefteur tout spécial dans la lutte qu'il devait soutenir. Saint Hugues devait s'y montrer triomphant. Le Pape élu près de son tombeau, le Pape qui avait décerné le culte de l'Eglise à l'ami de saint Grégoire VU, eut presque aussitôt le bonheur & la gloire de procurer la viftoire des principes libérateurs soutenus par ses prédécesseurs. Et ce fut à Worms que l'empereur & le Pape signèrent le concordat qui mettait fin à une lutte de quarante ans, dans cette ville même où jadis Hugues , avec saint Léon IX & Hildebrand , avait fait entendre les premières protestations contre le césarisme, en faveur de la liberté de l'Eglise.
Inauguré par Calixte II, le culte de saint Hugues se perpétua dans l'ordre de Cluny. Dès le Xll*^ siècle nous en trouvons la preuve dans le livre du chapitre du prieuré clunisien de Villers, au diocèse de Besançon. La fête est marquée au 29 avril , jour fixé par Calixte II , saint Hugues étant mort le 28 au soir, après complies. Le martyrologe de Villers inscrit à ce jour le nom du saint abbé avec son titre caraftéristique : « In coenobio Cluniacensi, depositio sanfti Hugonis, « ipsius loci abbatis , & in elemosinarum largitate mirabi- « lis (i). » D'autre part le trésor de Cluny conserva soigneusement la coulle de saint Hugues, & aussi la haire en mailles de fer qu'il avait portée (2). Bientôt l'on s'occupa d'embellir le tombeau où les miracles éclataient. Disposé dans le sens de l'église, la tête contre l'autel matutinal, il fut revêtu de marbre blanc, & une statue couchée du saint abbé, sculptée
(i) Biblioth. Nat., fonds lat. nouv. acq., n. 348, fol° 16. (2) Phil. Bouché, Description, I*"* part., p. 71.
aussi en marbre, en décora la face supérieure (i). Sur les deux faces latérales furent gravés, comme épitaphes, les huit vers composés par Rainald de Vézelay, & ajoutés par lui à la fin de la vie de son oncle (2). Ce fut sous ce tombeau que les reliques reposèrent durant un siècle ; car, lorsque, en 1 120, le pape Calixte II lui décerna les honneurs d'un culte liturgique, il ne procéda pas à « l'élévation » du corps saint.
Ce fut seulement en 1220 que les Clunisiens demandèrent au Pape Honorius III l'autorisation de procéder à cette cérémonie (3). Depuis Alexandre III, le Saint-Siège s'était réservé
(i) C'est la description qu'en fait au xvni° siècle un témoin oculaire. Le Brun-Desmarettes, dans ses Voyages liturgiques sous le nom de « sieur « de Mauléon » (p. 148). Il n'y a pas de raison suffisante pour dire que ce n'était plus là le tombeau primitif de saint Hugues. Les termes laconiques employés par notre auteur sont même pour nous persuader qu'il ne s'agit pas là d'une des œuvres tourmentées & vaniteuses de la Renaissance ; car alors Le Brun-Desmarettes eût prodigué quelques-unes de ces épithétes admiratives dont les œuvres du moyen-âge semblaient indignes aux yeux des critiques d'art du xvm« siècle. En outre, l'usage d'orner le tombeau d'une statue couchée commence bien au xii« siècle. {Revue de Fart chrétien, t. VI, p. 654, année 1862.) Le successeur immédiat de saint Hugues eut un tombeau de ce genre. II s'en suit, à notre grand regret, que ni l'une ni l'autre des deux pierres tombales conservées au musée de la ville de Cluny ne provient réellement du sarcophage de saint Hugues. La plus grande (v. Lorain, Essai bist, sur l'abbaye de Cluny , p. 89) porte le cachet de la fin du XII* siècle. La plus petite , où se trouvent les mots « pater Hugo >», aurait pu être plus facilement considérée comme un fragment de ce tombeau vénérable. Mais, d'abord, elle servit de seuil à la porte de la sacristie, où on la retrouva enfouie sous les débris ; & il est peu vraisemblable que les moines aient donné pareille destination à la pierre sépulcrale de saint Hugues. Ensuite & surtout, cette pierre porte une inscription qui à elle seule éveillerait les doutes les plus fondés. Voici cette inscription : Presentis. tumuli. Pater. Hugo, suscipe. munus. Ere. conestabuli. faâum. post. flebile. fiinus. Ere conestabuli : mais, grâces à Dieu, il n'y avait point encore à Cluny, au temps de saint Hugues, de ces bénéfices monastiques. Les témoignages les plus certains sont formels sur ce point. Le connétable n'eût donc pu alors élever le tombeau de saint Hugues « à ses frais ».
(2) Cbronicon Cluniac, d'après le registre des épitaphes de l'abbaye.
(3) Bull, Cluniac. p. 104.