CHAPITRE m
Trois ans se passèrent pour le grand-prieur de Cluny, durant lesquels la renommée, qu'il avait voulu fuir, se plut à publier son nom. Cluny donnait, selon le précepte de saint Benoît, une large hospitalité aux pauvres & aux petits ; mais , sa vaste hôtellerie recevait aussi chaque jour les hôtes les plus illustres. Lorsque le seigneur abbé ne pouvait les accueillir lui-même, le grand-prieur devait tenir sa place. Or tous ceux qui virent ainsi Hugues de Semur remportèrent rimpression de la sainteté dont il rayonnait. Mais les prélats & les seigneurs n'étaient pas seuls à faire son éloge. Les moines des monastères soumis à Cluny avaient aussi fréquemment l'occasion de venir à la grande abbaye. Alors ils admiraient les rares qualités qui brillaient chez le grand-prieur, & dont ils savaient mieux que d'autres trouver la source dans la sainteté. En retournant dans leurs monastères, ils y portaient leur admiration pour ses vertus & sa sagesse singulière. Enfin de tous côtés le peuple joignait sa voix à ce concert de louanges. Ainsi mêlé par ses fondions aux hommes de toutes les classes, Hugues les séduisait tous par sa charité, sa bonté, son calme inaltérable, en un mot par cette paix, qui est le fruit de la justice (i), & que le prieur de Cluny portait autour de lui comme au dedans de luimême.
Pourtant le Seigneur attendait davantage; il voulait que son serviteur grandît encore; & pour le perfeftionner, il lui enleva son père, son conseil & son ami, afin que le jeune prieur ne recherchât plus d'appui & de. lumière qu'en Dieu, ne mît plus de confiance qu'en Dieu. Saint Odilon voyait son abbaye en assez bonnes mains désormais pour qu'il lui fût permis d'aller, selon son désir, mourir au tombeau des Apôtres. Il partit donc pour Rome, laissant au grand-prieur
ces indications dans un ouvrage intitulé Aquiîa PolonoA>enediâHna, écrit en 1663 par un moine bénédidin nommé Stanislas Sczygielski, & imprimé à Cracovie. Pour cette fondation de Tyniec, Fauteur s'appuie sur ce qu'il a vu, les livres de chœur par exemple, & sur l'autorité du chanoine annaliste Dugloss, t. I, 1. m. (1) Isai. XXII, 17.
la charge de tout le gouvernement spirituel & temporel. Ainsi qu'il arrive souvent lorsque Dieu se hâte de former une âme qu'il destine à son service, Hugues demeuré seul se trouva forcé d'agir & de prendre la responsabilité d'affaires importantes, sans autres guides que la prière & la foi. • Mais ce fut aussi le moment où le Seigneur voulut rapprocher de son serviteur une autre grande âme, avec laquelle il crevait contracter une intime alliance. Et là encore nous reconnaissons la conduite ordinaire de la Providence; elle choisit pour ces sortes de rapprochements les instants où les âmes sont le plus entièrement livrées à l'aftion divine, & où le poids qu'elles portent les conduit à s'abandonner davantage à cette aftion mystérieuse. Durant l'absence de saint Odilon, Hugues vit donc arriver à Cluny un jeune moine romain, âgé de vingt-huit ans, qui devait remplir le monde de la gloire de son nom, & dont le grand-prieur devait être l'ami fidèle & l'allié puissant. Ce jeune homme se nommait Hildebrand. Élevé au monastère romain de Sainte-Marie-au- Mont Aventin, dont son oncle était abbé, il avait fait profession de la vie monastique sous la règle bénédiftine. Là saint Odilon l'avait connu tout enfant; car c'était à Sainte- Marie que l'abbé de Cluny recevait l'hospitalité durant son séjour à Rome. Certains prodiges avaient attiré son attention sur le petit Hildebrand. Voyant un jour des étincelles jaillir de ses vêtements, & une autre fois une flamme brillante environner sa tête, le saint avait répété la parole évangélique : « Cet enfant sera grand devant le Sei- « gneur(i). » Plus tard, Jean Gratien avait été le maître du jeune homme. Devenu Pape sous le nom de Grégoire VI, il l'avait attaché à sa personne ; & après son abdication plus ou moins volontaire au concile de Sutri en 1046, il avait vu son ancien élève devenir le compagnon dévoué de son infortune & le suivre au-delà des Alpes jusqu'en Allenriagne, bien qu'il en coûtât beaucoup au fidèle disciple. Aujourd'hui Jean Gratien était mort, & Hildebrand arrivait à Cluny. Il y
(i) Luc. I, 15.