CHAPITRE XXXII
dépôt, furent fondus ou envoyés à Genève pour soudoyer les bandes calvinistes. Quant aux reliques, brûlées ou jetées au vent, elles disparurent en grande partie. Sept ans après le désastre , Claude de Guise , abbé commendataire , se mit en devoir de recueillir & de reconnaître ce qu'il put du trésor comme des archives. Un assez grand nombre d'ossements sacrés, arrachés aux reliquaires, furent ainsi réunis; mais il était devenu impossible de les reconnaître en détail. Cette précieuse « masse » fut placée dans une grande châsse de bois, qui fut elle-même déposée dans Tautel majeur de Téglise. Elle y resta jusqu'au 21 janvier 1800, jour où l'autel du sacrifice disparut lui-même de la basilique devenue déserte (i). Que devint cette grande châsse? Nous ne le savons. Mais évidemment le chef de saint Hugues ne devait plus s'y trouver; cette relique insigne était trop reconnaissable pour qu'on n'eût pas su la distinguer. La main sacrilège de quelque soudard huguenot l'aura profanée, brisée, peut-être après bien des outrages. Tout ce que Claude de Guise put offrir du corps de saint Hugues à la vénération des moines & des fidèles fut une portion du fémur. On la mit dans un reliquaire triangulaire, dont les verres permettaient de voir ce dernier débris du plus précieux trésor qu'eût possédé Cluny. Sur l'autel majeur il tint la place que la grande châsse de vermeil avait occupée trois cents ans.
Il est vrai, dans les années mêmes où les reliques de notre grand abbé subissaient les profanations que nous venons de décrire, l'Eglise romaine lui offrait une digne réparation de pareils outrages. Le nom de saint Hugues de Cluny était par elle définitivement inscrit au martyrologe qu'elle promulguait pour l'Eglise universelle. Rome n'avait pas voulu le laisser dans la classe des saints dont le culte, plus ou moins local, n'entraînait que leur inscription dans les martyre omamentorum fuit spoliatus anno mdlxxvii. » C'est donc de 1574 à 1 577 qu'il faut placer la catastrophe dans laquelle disparurent les reliques de saint Hugues.
(1) Penjon, Cluny, p. 92.
rologes particuliers. Et en eflfet, l'Eglise catholique n'avaitelle pas reconnu depuis longtemps la sainteté du grand abbé auquel elle avait emprunté un des usages les plus solennels de sa liturgie, c'est à dire le chant du yeni Creator à l'heure de tierce, le jour de la Pentecôte & pendant roftave(i)? C'était aussi de lui qu'elle avait voulu recevoir l'usage d'honorer spécialement Notre-Dame d'un culte liturgique le samedi (2).
Le dix-huitième siècle nous montre à ses débuts ce qui restait des reliques de saint Hugues en dehors de celle que Cluny avait pu sauver. En 1714, dom Pouget, prieur de Saint-Germain-des-Fossés , visiteur de tous les monastères de religieuses de la province d'Auvergne , vint à Marcigny ; &, dans son procès-verbal, il note ce qui suit :
« Un reliquaire d'argeant {sic) zwec une glace au-devant , « dans lequel est renfermé l'os du bras de saint Hugues , « abbé de Cluny, fondateur de ce monastère.
« Dans une petitte(5^) armoire d'ébène garnie d'argeant « avec plusieurs tiroirs , tous lesdits tiroirs sont remplis de « différantes (sic) reliques de plusieurs saints ; & dans le « tiroir du milieu sont deux bagues de saint Hugues , mon- « tées sur de l'or, dont la pierre de l'une est une amétiste « violette , & l'autre c'est un œil de serpent. Ces deux « bagues sont attachées ensemble avec un ruban de soie « rouge.
(1) Un bréviaire de Paris, qui date de l'an 1310 environ, & qui nous donne l'office romain-français de cette église, porte l'inscription du l^eni Creatqjr à la Pentecôte, comme nous venons de le dire. On sait combien les rites de Paris étaient alors en honneur ; par suite il est facile de conclure que, moins de deux siècles après saint Hugues, l'usage dont nous parlons était répandu presque partout. Nous ne saurions fixer la date à laquelle Rome l'adopta elle-même. Ajoutons ici que saint Hugues avait établi à Cluny deux messes quotidiennes, l'une ^our les moines vivant à l'abbaye, l'autre pour les religieux défunts. Ces deux messes devaient se dire respectivement dans les deux églises que le saint abbé avait restaurées ou élevées, à savoir Notre-Dame & Saint-Odon (devenu plus tard Saint- Marcel). Au xv« siècle ces deux fondations étaient encore acquittées. {Bihlioth. Cluniac. col. 1622, Abbatum Cluniac. chronologia.)
(2) Ordo Cluniac. part. II, cap. xxx.
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