‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 302 sur 322 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

« Plus, dans un autre coflfre d'écaillé garni de plaques « d'argeant sont enfermés : i° du linge qui a servi à saint « Hugues pendant sa vie ; 2« une espèce de serviette fine « qui a servi au même saint, sur laquelle son nom se trouve « écrit en fil blanc dans l'ouvrage de la toile ; y un morceau « de ses vêtements de laine fort brune (i). >5

Ainsi tout n'était pas perdu encore. Mais hélas ! le XVllI® siècle devait être l'époque la plus néfaste pour Cluny, plus néfaste même que le passage des huguenots. Ce furent les moines eux-mêmes qui commencèrent à consommer leur propre ruine. Dès l'année 1686, ils avaient osé faire redire aux voûtes de saint Hugues des accents nouveaux, qui n'étaient plus la voix des siècles, mais l'œuvre d'amis notoires de la sefte janséniste. Cluny, qui avait jadis été la lumière de son temps, ainsi que l'a dit Urbain II, Cluny entraîna la France dans la voie désastreuse de la révolution liturgique au XVUI® siècle (2). En ce qui concerne saint Hugues, la nouvelle liturgie clunisienne fit à peu près table rase du passé. Les chants qui résonnaient depuis six cents ans autour de ses reliques & de son tombeau, dans cette église élevée par lui , furent mis au rebut. Des proses composées en son honneur au XII* & au XV® siècle, on ne retint rien ; le missel de 1733 en donna une nouvelle pour accompagner la messe, également nouvelle, que l'on s'était ingénié à découper dans l'Ecriture. La légende du saint, tirée de sa vie écrite par Hildebert, fut supprimée comme toutes

(i) Nous devons ce procès-verbal & beaucoup des renseignements qui suivront à monsieur l'abbé Cucherat. Ses patientes recherches lui assuraient sur ces documents un droit de propriété incontestable, dont il voulut se dessaisir en notre faveur. Nous nous préparions à lui en exprimer ici notre reconnaissance, & nous lui annoncions la prochaine publication de ce livre qu'il avait la bonté d'attendre avec impatience , lorsque nous eûmes la douleur d'apprendre sa mort. Nous tenons d'autant plus à lui rendre ici l'hommage qui lui est dû pour les travaux qu'il poursuivit avec amour durant toute sa vie sur l'histoire de Cluny.

(2) V. sur cette question dom Guéranger, Institutions liturgiques, 2« éd. t. 11, p. 58 & suiv.

les autres. L'introït de la fête, Venite, benedi^i Patris mei, qui avait été celui du 28 avril 1 109, & qui depuis avait été religieusement conservé pour la solennité du natalis de saint Hugues , disparut comme le reste. Le rite de la fête principale ne fut pourtant pas diminué. Jusqu'au XVI* siècle inclusivement, il était indiqué par cette rubrique : ad instar quinque in Cluniaco. Or les cinq étaient les fêtes de Noël, de Pâques, de la Pentecôte, des saints apôtres Pierre & Paul, patrons de Cluny, & de l'Assomption (1). Toutes les pompes liturgiques se déployaient dans ces grandes occasions. Les fêtes dites ad instar quinque étaient du degré immédiatement inférieur, & réclamaient une richesse de formes & d'apprêts qui les égalait presque aux précédentes. Telles l'Annonciation & la fête de saint Hugues. Celle-ci jouissait d'un privilège accordé seulement aux plus grandes fêtes. On allumait plus de cent cierges, placés au-dessus des stalles du chœur, & qui formaient ce que l'on appelait la « couronne de la communauté ». Les novateurs du XVII* siècle conservèrent cinq fêtes principales, mais en remplaçant l'Assomption & les saints Apôtres par l'Epiphanie & l'Ascension; c'était d'abord aller contre toute la tradition, puis diminuer d'autant le culte de Notre-Dame. Sa grande fête descendit au degré defestivité majeure, avec la Nativité, la Dédicace de l'église, & autres, auxquelles les rédacteurs du bréviaire eurent la bonté d'assigner ce rang. C'était le degré des anciennes fêtes ad instar quinque ; saint Hugues eut la bonne fortune de n'en être pas dépossédé.

Ses œuvres n'eurent pas toutes le même bonheur. Dès 1750, il fallut bien rebâtir l'abbaye, où les souvenirs du grand abbé & de sa postérité glorieuse devaient singulièrement importuner les admirateurs des œuvres nouvelles que nous venons de signaler. Par exception, l'on nomma un prieur à vie pour mener à bonne fin cette besogne à jamais déplorable. Seule la grande basilique fut respeftée. Ses dimensions défiaient tout projet de réforme. Au reste, elle

(i) Ordo Cluniac, part. I, cap. l.

Page 1