CHAPITRE m
reçut société, & y vécut avec bonheur de la vie clunisienne. Coeur aux aflFeftions vives, il se trouvait heureux dans ce monastère; il s'attacha fortement au prieur Hugues, dont la fermeté douce le gagnait. Et cette amitié se montrera plus tard de part & d'autre à l'épreuve des plus rudes adversités (i).
Mais voici qu'une heureuse nouvelle vient réjouir Cluny : le saint abbé Odîlon est en route pour revoir son abbaye. Voici en effet ce qui s'était passé à Rome ; au bout de quelques mois de séjour auprès du tombeau des Apôtres, Odilon, loin de mourir, s'était trouvé beaucoup mieux portant. Voyant sa santé se raffermir, il comprit que la volonté de Dieu n'était pas qu'il attendît la mort à Rome, comme il l'avait cru; & il se mit en devoir de retourner à Cluny. La joie fut vive lorsqu'il y reparut. Mais le grand-prieur ne devait pas en jouir longtemps. Peu après le retour de son père, il se vit obligé de se séparer de lui à nouveau pour le suppléer encore au dehors.
Parmi ses possessions l'abbaye comptait depuis longtemps au diocèse de Lausanne le prieuré de Notre-Dame de Payeme ; & saint Odilon affectionnait particulièrement ce monastère, donné à Cluny par diplômes des rois Conrad, Rodolfe II & Rodolfe 111(2). Or en 1048, l'empereur Henri IH, auquel son père avait légué la couronne de Bourgogne transjurane, crut avoir à se plaindre des moines de Payerne. Il s'agissait, comme nous le verrons plus tard, des droits régaliens, dont Henri avait reçu l'héritage de ses prédéces-
(i) V. sur ce que nous disons au sujet de Hildebrand la note placée à la fin de ce chapitre.
(2) Peterlingen ou Payeme, dans le canton de Vaud, à peu de distance de Fribourg. Ce monastère fut dès sa fondation en 962 soumis à Quny. (Lehman, Forscbungm, p. 76; BuUariutn Cluniac, p. 11.) Parmi les chartes de Guny réunies à la Bibliothèque Nationale, se trouve le diplôme de Rodolfe III, roi de Bourgogne transjurane, accordé à l'abbaye de Cluny au sujit des monastères de Payerne, Romain-Moutier, & Savigny. (Fonds latin nouv. acquis, n« 2281 .) Ce diplôme est de 998, alors que saint Odilon gouvernait déjà Cluny.
seurs(i). Pour faire rentrer ce florissant prieuré en grâce auprès de l'empereur, Tabbé de Cluny ne trouva rien de mieux à faire que d'envoyer son grand-prieur lui-même. Hugues se mit en route pour aller trouver Henri III à Worms, & il réussit tellement dans cette mission que non seulement l'empereur rendit ses bonnes grâces aux moines, mais que de plus il conçut pour le prieur de Cluny le respeft & l'estime que ressentaient tous ceux qui approchaient ce religieux de vingt-quatre ans. Il voulut en donner dès ce moment un témoignage manifeste en comblant de présents le négociateur de la paix. Ce succès devait être fécond en résultats d'un caractère imprévu.
La diète de l'Empire était alors réunie à Worms; il s'agissait du choix d'un nouveau Pape, en vertu de coutumes que nous aurons à apprécier. Ce fut en cette circonstance que le grand-prieur vit un personnage auprès .duquel il joua un rôle qu'il ne nous est pas permis de passer sous silence. Ce personnage était l'évêque Brunon de Toul, parent de l'Empereur, & précisément son élu. Il sera saint Léon IX; mais l'Église Romaine ne connaissait pas celui que la volonté de l'Empereur lui voulait imposer. Hugues osa dire à Brunon que pareille nomination était sans valeur, & qu'il devait se soumettre à Téleftion de l'Eglise de Rome, avant d'avoir le droit de se regarder comme successeur de saint Pierre. Brunon de Toul était un saint; il pensait tout ce que venait de lui dire le grand-prieur; il l'avait dit à l'Empereur lui-même, aux membres de la diète ; il le disait au jeune moine Hildebrand qu'il avait jadis connu à la cour impériale & qu'il retrouvait à Worms. Son intention était donc bien de se soumettre à l'éleftion du clergé de Rome, & il rassura sur ce point le prieur de Cluny. Aussi dès cette heure conçut-il pour lui une amitié solide, que les bonnes dispositions de l'Empereur ne pouvaient qu'encourager (2).
(i) Gilon : « Pro ecclesiasticis rébus strenuus exequitur defensor. » (2) V. à la fin de ce chapitre la note qui concerne ce voyage à Worms & cette entrevue. — Cf. Lehman, Forscbungen, pp. 78-80.
En quittant Worms, Brunon se rendit à Toul pour y célébrer les fêtes de Noël. Hugues Taccompagna-t-il? Il est plus probable qu'il se rendit à Payerne pour y exposer les résultats de sa négociation. Il y était encore, lorsqu'il reçut un message qui porta un coup terrible à son cœur filial : saint Odilon venait de mourir au prieuré de Souvigny(i). Après le départ de son fils Hugues, le vénérable abbé avait voulu visiter encore une fois les prieurés les plus voisins de Cluny, & il avait commencé par Souvigny, en Auvergne. Ce fut là que la mort vint l'enlever, le r"^ janvier 1049, sans le surprendre; d'avance il en avait indiqué l'heure. Il la vit venii avec confiance, malgré une. terrible apparition du démon, qui voulut tenter un dernier effort contre lui, en la même manière qu'autrefois contre saint Martin. Mais ce fut sans plus de succès ; & le saint abbé s'endormit paisiblement dans le Seigneur, âgé de quatre-vingt-six ans, dont cinquante passées sur la chaire abbatiale de Cluny.
(1) Nous suivons ici la version d'Hildebert, bien que Gilon dise que le grand-prieur était rentré à Cluny lorsqu'il apprit la mort de saint Odilon ; il n'est pas probable que de Souvigny, relativement si prés de Cluny, Ton n'eût pas dés l'abord fait avertir Hugues de la maladie du saint abbé, si le grand-prieur eût été de retour.