‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 33 sur 322 · IL · texte numérisé non relu

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encore plus manifeste, puisque Brunon avait sur lui quinze journées d'avance, & marchait au sud-est vers la Suisse & l'Italie» tandis que Hugues allait au sud-ouest vers la Bourgogne. La rencontre des deux personnages est donc tout aussi impossible à Besançon qu'à Cluny.

Faut-il dire alors qu'elle n'a pas eu lieu du tout? Ce serait aller trop loin. Les contradiâions mêmes qui existent entre Bonizo & Otton de Frisingen attestent que l'historien allemand n'a pas copié l'évéque italien. Or tous deux parlent de cette entrevue. Où donc a-t-elle eu lieu? Les détails que nous connaissons déjà sur la vie de saint Hugues & ce que nous savons de source certaine sur l'éleâion de Léon IX nous amènent à dire que ce fut à Worms. En effet la mission du grand-prieur auprès de TEmpereur est tout à fait de la fin de 1048. Or à ce moment, Henri III réunissait la diète de Worms dans laquelle il procéda à la nomination du futur Pape, avant Noël. Ce fut donc en cette même ville que le grand-prieur dut aller le chercher. Ce fut donc là qu'il vit le nouvel élu, & lui fit entendre des paroles que* Brunon de Toul avait prévenues d'ailleurs par ses propres aéles. Aucune difficulté ne s'oppose donc à cette solution, seule compatible avec les récits des deux historiens, dont l'un écrivait du vivant même de Hugues. Cela explique de plus comment S. Léon IX, qui ne vint jamais à Quny, put se réjouir de l'éledlion faite peu après du grand-prieur pour le siège abbatial, & comment on pouvait dès les premiers jours dire que le Pape tenait le nouvel abbé en haute estime. Il l'avait connu, & avait vu le fond de son cœur.

Le soin que les historiens mettent à rapprocher Hugues & Hildebrand au sujet de cette entrevue avec l'élu de l'Empereur nous permet de formuler une autre pensée. Tel ingénieux biographe prête complaisamment à Hildebrand toutes sortes de plans, que le jeune moine est censé avoir voulu réaliser en se rendant à Worms, pour la diète d'éleélion. 11 est certain qu'il s'y trouvait en effet. Son intime ami, le vénérable évéque Bruno de Segni, le dit formellement en sa vie de saint Léon IX (i). Mais nous croyons que Hildebrand avait été amené par des circonstances bien plus simples. C'est assez ordinairement la manière de la Providence. Hugues ayant à négocier auprès de l'Empereur, n'a-t-il pas songé à se faire accompagner par le jeune Italien, que la cour impériale connaissait sous le jour le plus favorable? On avouera que cela n'a rien d'improbable. Cela expliquerait même tout naturellement comment le grand-prieur & son compagnon se trouvèrent ensemble à portée d'entretenir l'élu de l'Empereur. A notre avis, cette association dès deux personnages dans la même scène a été pour quelque chose dans la méprise qui a fait attribuer à Hildebrand la qualité de moine clunisien. Le souvenir vague d'un prieur de Cluny présent à cette entrevue n'a pas peu contribué à accréditer cette erreur, dont nous allons nous occuper maintenant.

(i) Ap. Watterich, t. I, p. 96.

II. Si nous osons dire qu'il y a eu erreur dans ces qualifications données à Hildebrand, ce n'est pas que nous ignorions quels grands noms on peut nous opposer, celui de Baronius par exemple. Mais nous avons aussi pour nous l'autorité de Mabillon, qui semble ne pas même admettre que Hildebrand soit jamais venu à Cluny avant son départ pour Rome en 1049(1). Nous n'allons certes pas aussi loin que Mabillon ; mais nous disons pourtant avec lui que Hildebrand ne fut jamais prieur de Cluny.

Pour établir ce fait» point n'est besoin de longues dissertations ; une simple constatation suffît. La charge de prieur n'aurait pu incomber à Hildebrand que de l'année 1046, où il quitta Rome avec Grégoire VI, à l'année 1049, ^^ ^^ Y revint avec saint Léon IX. Or durant ce temps, c'était précisément Hugues de Semur qui était grand-prieur, & Gilon va nous dire que le prieur claustral se nommait Adelman, vénérable religieux déjà fort âgé, par conséquent bien distinâ de Hildebrand. Avant Hugues de Semur le grand-prieur était Gamier; plus tôt c'était Robert, en 1032. Point de place donc pour le jeune moine italien.

Mais du moins celui-ci a-t-il fait profession à Cluny? Les dates vont encore nous répondre. Le concile de Sutri, où Grégoire VI fut déposé, se tint le 20 décembre 1046(2). Hildebrand suit à Cologne (3) le Pontife malheureux, qui vivait encore à Noël de l'an 1047(4). C'est donc au plus tôt dans les premiers mois de 1048 que la mort de Grégoire VI donne à Hildebrand la faculté de quitter Cologne. On trouve alors trace de son passage dans les abbayes de Lobbes & de Stavelo(5), ce qui concorde parfaitement avec ce que dit de lui Brunon de Segni : Iverat iUuc (trans Alpes) tum discendi causa, tum etiam ut in alt'quo religioso loco sub heati BenedUH régula militaret (6). C'est le désir de tout moine exilé de son monastère ; c'est ce désir qui amène enfin Hildebrand à Cluny. On voit qu'il n'y put arriver au plus tôt que vers le milieu de l'année 1048. Or, au mois de décembre il est à Worms, d'où il part diredement pour Rome avec Brunon de Toul. Comment donc trouver dans les quatre ou cinq mois au plus qu'il passe à Cluny la place d'un noviciat & d'une profession? Car tout moine qu'il était, il devait se refaire novice absolument comme un séculier, s'il voulait devenir moine clunisien. Sur ce point Bernard & Udalric sont absolument & explicitement d'accord (7). Il nous semble donc impossible d'admettre l'hypothèse d'une profession émise à Cluny après

(i) Annal. Bened, T. IV, ann. 1044 & 1046. lib. LVIII, n. i.xi & cxiii. (a^ jaffé, Regest.

(3) Jaffé, Monumenta Gregoriana^ P- 99»

(4) Watterich, t. I, p. 80.

(5) Monum. Germaniœ, XIV, 51. Cf. Watterich, loc. cit. p. 78.

(6) Ibid. p. 97.

(7) Bernard. Ordo Cluniac. p. I, cap. xvi ; Udalric. Comuetud. lib. Il, cap. i.

un noviciat de quelques mois a peine. Les coutumes d'Hirschau, tirées à peu près textuellement de celles de Cluny, disent positivement que pour les moines étrangers qui veulent faire profession, le noviciat sera plus long que pour tout autre novice.

Conclurons-nous alors que Hildebrand n'a jamais eu aucun lien avec Guny? Ce serait faire par trop complet un sacrifice auquel nous ne nous résignons que dans les limites exigées par la vérité. Nous sommes obligé de suivre l'exemple des historiens clunisiens contemporains de Hildebrand ; aucun d'eux ne le réclame pour fils de Cluny, Gilon & Hildebert pas plus que le moine Hugues. Mais aussi nous nous hâtons de relever chez Rainald, abbé de Vézelai, neveu de saint Hugues, une parole qui donne le mot de l'énigme. Voici cette parole : Hic (Hildehrannus) dum quadam die in Cluniacensi capitule, utpote monachus, & adhuc Rontanœ Ecclcsiœ subdiûconus, heato viro (Hugoni) assideret,.,. &c. Hildebrand était moine; lui-même signe en cette qualité au concile romain de 1059 * Hildehrannus monacbus Qr subdiaconus. D'autre part nous venons de voir que utpote monacbus ne pouvait signifier moine clunisien. Que veut donc dire l'abbé de Vézelai, dont le témoignage est toujours grave? Rainald a parlé ici avec sa précision habituelle. Hildebrand assistait au chapitre attendu sa qualité de moine, dit-il. Or ouvrons ÏOrdo Cluniacensis, en sa première partie, au chapitre XVI. Nous y lisons : Si vero quis addiscendi ordinem causa aut morandi quantumlibet temporiSf scilicet ut videat esse & conversationem Congregationis, bic ftonjacet una noéfeforis, sed datur ei in primis soc ie tas in capitula,.,; & sic conccdente abhate, babet capitulum & cœtera Fratrum consortia. Mais n'est-ce pas littéralement ce que Brunon de Segni nous disait de Hildebrand : fverat tum discendi causa, tum etiam ut in aliquo religioso loco sub beati Bentdidi régula militaret ? Il était dans le cas des moines qui recevaient société à Cluny. Par conséquent il siégeait au chapitre, & vivait partout avec les Frères. Ainsi s'expliquent à la fois & la parole de Rainald & le silence de Gilon, le silence même de saint Grégoire Vil. qui n'a pas un mot dans ses lettres les plus intimes à saint Hugues pour lui rappeler qu'il est son frère. Pourtant il sait bien rappeler à l'archevêque Annon de Cologne le séjour qu'il fit vingt-cinq ans plus tôt dans cette ville (1).

Les historiens clunisiens ont écrit avec la précision qui leur convenait, instruits qu'ils étaient des us de leur monastère. Mais à distance on s'y est trompé; en voyant que Hildebrand avait vécu de la vie clunisienne, on a cm qu'il avait dû en faire profession. Paul de Bernried, principal historien de saint Grégoire VII, n'a rien dit de cela ; tout au plus un mot qui serait un écho affaibli de la vérité : Profefîus in Franciatn, domiturus inibi carnis petulantiam.,. instantia eruditionis{2). Mais l'italien Bonizo de Sutri & l'allemand Otton de Frisingen s'y sont complètement mépris. Bonizo

(1) Monum. Gregoriana, p. 99.

(2) Ap. Wattcrich, p. 478.

écrivait quarante ans après l'éleélion de saint Léon IX : Mortuo Jobanne (i, e, Gregorio VI) Çr in pace sepultOf venerabilis Hiîdchrannus Cîuniacum tendens, iBi monachus effectus est, 6r inter religiosos viros apprime philosopbatus e5t(i). Otton de Frisingen donnait Hildebrand pour prieur de Cluny, quoique dubitativement, ut dicitur. Où avaient-ils pris cela l'un & l'autre? Les biographes de saint Hugues ni Paul de Bernried n'avaient pu rien fournir à Bonizo, qui écrivait avant eux & en même temps que Brunon de Segni, lequel ne dit rien de pareil en sa vie de saint Léon IX. Les mêmes sources ne donnaient non plus rien de semblable à Otton de Frisingen qui, lui, aurait pu y puiser. La vérité est que Paul de Bernried a fourni par une méprise le principal fondement à la tradition fausse qui fit Hildebrand prieur de Cluny. En racontant le prodige des étincelles sorties des habits de son héros plusieurs fois durant les jours de son enfance, il dit que cette vue fit redire par « saint Màieul, père du monastère de Cluny, » la parole de l'Évangile à propos de saint Jean-Baptiste : « Cet enfant sera grand devant le Seigneur. » C'était faire parler saint Maïeul plus de trente ans après sa mort. Mais il y avait eu à Cluny un prieur nommé Hildebrand, contemporain de saint Odon & de saint Maïeul. L'historien allemand se hasarda donc à penser que cet Hildebrand pourrait être le sien ; toutefois il ne le dit que sous toutes réserves. Mais après lui les réserves disparurent, & sa conjeélure devint une affirmation.

Tel est l'unique fondement de la tradition du grand Hildebrand prieur de Cluny. Certes il n'est pas étonnant qu'elle se heurte à toutes les impossibilités que nous avons énumérées. Néanmoins les chroniqueurs clunisiens qui vinrent ensuite aimèrent mieux se fier à l'historien allemand qu'à leurs propres historiens, & usurper une gloire qui leur paraissait enviable.

Quant à Bonizo de Sutri, pouvait-il discerner à distance entre un moine profès & un moine associé, vivant pleinement de la vie régulière, lui qui ne savait pas discerner en Charlemagne le patrice de l'empereur? Car selon lui, saint Léon 111 n'avait point fait de Ciiarlemagne un empereur, & le couronnement à Saint-Pierre en l'an 800 ne pouvait que créer un patrice (2)! Grégoire VI aurait aussi abdiqué de la meilleure grâce du monde, selon Bonizo ; pourtant Jaffé cite en ses Monumenta Gregoriatta trente auteurs qui disent le contraire; & il y en a qui le disent à l'empereur Henri 111 luimême : ailleurs Bonizo met sur les lèvres de ses héros en 1048 des phrases tirées du décret porté dix ans plus tard par Nicolas II sur les élections pontificales. Tout cela ne lui donne pas à coup sûr grand crédit, lorsqu'il est seul â affirmer un fait que dément toute l'histoire. Nous ne croyons donc pas avoir été téméraire, en rejetant d'après des données qui paraissent sérieuses une tradition aussi mal fondée que celle de Hildebrand moine profès & prieur de Cluny.

(1) Ap. Watterich, t. I, p. 77.

(2) Ibid, p. 79.

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