CHAPITRE IV
« Sois notre salut, notre conseil, Tauteur de nos décisions, « toi qui seul avec le Père & le Fils dois être glorifié. Ne « nous laisse pas aller contre la divine justice, ô toi qui « n'aimes rien en dehors d'elle. Ne permets pas que « l'ignorance nous égare, que la faveur nous fasse dévier, « que la corruption ou la partialité nous atteigne. Mais « réunis-nous tous efficacement avec toi par le don de ta « seule grâce, pour qu'en toi nous soyons un, & ne puissions « sortir de la vérité. C'est en ton nom que nous sommes « assemblés ; fais donc que nous restions sagement dans la « sainte justice, afin qu'en ce monde notre pensée ne s'écarte « en rien de toi, & que dans le siècle futur nous soyons « éternellement récompensés pour avoir bien agi(i). »
Tous s'unirent à cette prière en répondant : Amen, & se relevèrent. Chacun étant assis, le grand-prieur rappela la promesse de Notre-Seigneur : « Là où deux ou trois seront «réunis en mon nom, je serai au milieu d'eux (2). » — « Ne doutons donc point, ajouta-t-il, que Notre-Seigneur « Jésus-Christ soit au milieu de nous à cette heure, & que <k le choix qui va être fait soit inspiré de Lui. Quant à moi, « je me déclare prêt à obéir en toutes choses à l'élu, quel ^ qu'il soit, quand même ce devrait être le dernier des petits « enfants élevés au monastère. »
Or il nous faut dire ici que la forme en laquelle se devait faire Téleftion des abbés de Cluny n'était pas encore fixée d'une manière absolue, ce monastère ayant eu le bonheur jusqu'alors de n'avoir pas à y procéder fréquemment. Ainsi saint Odon avait été élu par les frères, de même que le bienheureux Aimard. Au contraire saint Maïeul & saint Odilon avaient été choisis par leurs prédécesseurs respeftifs, dont le choix avait été ratifié ensuite par le suffrage des frères. Il était donc arrivé qu'au lit de mort de saint Odilon, plusieurs des religieux qui l'avaient accompagné dans son voyage à Souvigny & l'entouraient à cette heure suprême, lui
(i) Ibid. lib. III, cap. i.
(2) Matth. xviii. 20.
avaient demandé entre quelles mains il souhaiterait voir remettre la crosse de Cluny. Le saint abbé n'avait voulu désigner personne; mais il avait consenti à régler qu'un certain nombre de frères sages & éclairés, dont les noms revenaient alors à sa mémoire, s'accorderaient sur un choix, que le reste de la communauté aurait ensuite à accepter. C'était là une manière de procéder parfaitement fondée sur la Règle de saint Benoît; celle-ci admet que l'éleftion de l'abbé puisse être faite par la partie la plus sage de la communauté, quoique la moins nombreuse ( i ). A Cluny l'on donna même ensuite un nom à ces frères choisis entre tous, auxquels était remis le choix de l'abbé; on les appela les « frères spirituels (2). » Saint Odilon en avait donc désigné un certain nombre; mais il avait omis de nommer parmi eux son bien-aimé grand-prieur. L'omission était trop forte pour n'être pas volontaire & bien significative. Au moment où il fallut en venir à donner les voix, un de ceux qui avaient recueilli les dernières paroles du saint abbé se leva, & exposa tout ce qui s'était passé. Il fut aussitôt compris; & les frères désignés, saisissant ce moyen de ne pas demander la voix du grand-prieur, pressèrent le prieur claustral, nommé Adelman, de parler le premier. Le suffrage de ce vénérable religieux devait avoir un grand poids ; car depuis près de quarante ans il donnait l'exemple des vertus monastiques. Il était maintenant prieur claustral. Devenu presque aveugle, il ne cessait pas pour cela d'être le modèle des religieux fervents & d'entraîner tout le monde dans la bonne voie; ses conseils & ses avis jouissaient du
(i) Reg. S. Benediéli, cap. lxiv : « Hic constituatur quem sibi omnis concors congregatio, secundum timorem Dei, sive etiam pars quamvis parva congregationis saniori consilio elegerit. »
(2) Bernard. Or do Cîuniac, cap. i. « Spiritales fratres eligere debent qui eis magis idoneus videtur... Sequenti die... episcopus invitatur qui, inquisito ab omni conventu utrum omnibus eledio placeat, ac maxime a spiritalibus fratribus, auditaque concordia maxime spiritalium fratrum super hoc, rursus incipit versum & psalmum... » — V. aussi l'éleélion de saint Maïeul, BihL Cluniac, col. 283.