‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 36 sur 322 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

plus grand crédit auprès de tous ses frères (i). Hésitant d'abord à parler, pour ne pas paraître prendre le pas sur son supérieur, il s'enhardit bien vite, & se levant nomma à haute voix le grand-prieur de Cluny, frère Hugues de Semur. Cet avis fut aussitôt accueilli par des marques unanimes d'assentiment; seul, Hugues se récria, déclarant ce choix mauvais & nuisible à l'intérêt général. « Vous ne savez pas <c ce que je serais si je devenais votre abbé ! s'écria-t-il ; déjà « dans une dignité moins haute ne m'avez-vous pas vu si « sévère & si assuré, que j'ai osé entreprendre des choses « auxquelles nul de mes prédécesseurs n'avait voulu mettre « la main? » Les larmes lui coupèrent la parole; chacun comprenait qu'il ressentait profondément en son cœur ce qu'il disait de lui-même. Ce fut une raison de plus pour tous les frères de ne point revenir sur la décision prise. Adelman mit dans la main du nouvel élu la crosse abbatiale, & entonna l'antienne : Confirma boc Deus quod operatus es in nobis, puis le psaume Exsurgat Deus; & la communauté se dirigea en chantant à travers le cloître pour conduire relu à toutes les places qu'il devait occuper comme abbé. Après quoi l'on revint au chapitre, où les officiers du monastère vinrent déposer aux pieds du nouvel abbé les clefs qui leur étaient confiées pour l'accomplissement de leurs obédiences.

Il fallait songer à la bénédiftion abbatiale. Une touchante tradition existait à Cluny. Le grand monastère n'oubliait pas de quelle carrière avaient été tirées ses premières pierres (2) ; le bienheureux Bemon avait été abbé de Baume & de Gigny, & c'était de ces monastères qu'il avait pris les douze moines avec lesquels il avait fondé Cluny. Par respeft pour leur berceau, plusieurs abbés de Cluny, à commencer par saint Odon en 927, voulurent être bénis par l'archevêque de Besançon, dans le diocèse duquel se trouvait le monastère de Baume. En 1049, c'était le grand archevêque Hugues I" qui occu-

(i)Gilon, fol. 201, r«-v*».

(a)Isai. Li| 1.

paît ce siège. Du côté de sa mère, fille du comte Lambert de Châlon, il se trouvait cousin du comte Dalmace de Semur; & l'empereur Henri III venait de le faire prince d'Empire (i). Ce fut à lui que selon leur tradition les Clunisiens demandèrent la bénédiftion abbatiale pour leur nouvel élu, qui se trouvait être son proche parent. Hugues de Besançon se rendit aussitôt à leur appel. Introduit au chapitre, il demanda si quelqu'un avait à formuler des réclamations contre l'éleftion récemment faite. Mais personne n'avait garde d'en élever aucune. L'archevêque conduisit donc cette fois l'élu dans la basilique, avec le même cérémonial que précédemment, & les chants joyeux firent vibrer les voûtes de la vénérable église. Elle voyait entrer comme successeur des grands abbés Bernon, Odon, Aimard, Maieul & Odilon, ce fils des Saints qu'elle avait vu tout jeune seigneur il y avait dix ans à peine, & dont l'élévation en dignités, si rapide qu'elle eût été, n'avait cependant pas devancé son ascension dans la voie des vertus. Le lendemain, les Anges gardiens de ce sanftuaire auguste virent l'abbé de vingt-cinq ans recevoir solennellement la bénédiftîon abbatiale des mains de l'archevêque.

Les rites principaux qui composent aujourd'hui cette fonction au Pontifical romain étaient déjà en usage au moins' au XI« siècle. VOrdo de Cluny s'accorde sur ce point avec les fragments d'anciens livres rituels, qui plongent leurs racines jusque dans l'antiquité des liturgies romaine & gallicane (2). La fonftion s'accomplit donc durant la Messe; avant l'Évangile, le Chœur entonna une litanie brève, après laquelle l'archevêque chanta des versets qui sont aujourd'hui encore au Pontifical, ainsi que les deux oraisons préliminaires qui les suivent; après quoi la bénédiftion en la forme solennelle sur le mode de la préface, durant laquelle le

(i) Hist, des diocèses de Besançon &- de S. Claude, par l'abbé Richard, t. I, p. 229.

(2) V. édit. du Sacramentaire grégorien de Muratori (Liturgia romana vêtus, t. II. col. 450), reproduit par Gallicioli, 5. Gregorii Magniopp. t. X, pag. 370.

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