CHAPITRE IV
nouvel abbé reçut Timposition de la main du pontife. Toute son histoire nous montrera combien cette bénédiftion produisit de fruits, & avec quelle perfection le Saint Esprit réalisa dans son élu les demandes que la sainte Liturgie formulait alors pour lui. « Que celui-ci, chantait le pontife, « soit pour tous l'exemplaire de la justice, pour gouverner « fidèlement cette église; qu'il soit toujours une sentinelle «vigilante au milieu de ses frères; qu'il soit homme de « grand conseil, habile à corriger, puissant à diriger. » Puis le pontife remit à l'abbé qu*il venait de bénir le livre de la sainte Règle, avec « le soin de pourvoir comme un père « aux besoins des brebis du Seigneur, & de veiller sur leurs « âmes. » Enfin il lui passa au doigt l'anneau pastoral, « comme le sceau de la foi inviolable donnée pour toujours « à l'Église, épouse du Dieu vivant, qu'il devrait désormais « garder & protéger sans défaillance. » Dès ce moment, Hugues n'était plus Hugues de Semur ; il devenait Hugues de Cluny, lié qu'il était à cette église dont il était fait le chef, comme le Christ est le chef de l'Église universelle. La fonftion se termina par le Te Deum, pendant lequel tous les frères vinrent tour à tour s'agenouiller devant leur abbé, pour recevoir de lui le baiser de paix.
Rien n'est laissé au hasard dans les œuvres de Dieu ; nous remarquerons donc que ce jour était le 22 février, fête de la Chaire de Saint Pierre; & nous laisserons la suite de cette histoire expliquer les intentions de la Providence, qui avait choisi ce jour pour la bénédiction du sixième abbé de Cluny.
En dehors du monastère la joie de cette nouvelle éleftion ne fut pas moindre que dans l'abbaye elle-même. Peu de temps après, le prieur de Souvigny écrivait à Albert, abbé de Marmoutiers : « Pour l'éleftion de notre très illustre père « & seigneur abbé Hugues, chantez un cantique nouveau. « Vous serez heureux de savoir qu'il a été élu selon les « règles prescrites par le bienheureux Père Benoît, qu'il est « doué de toute science & de toute sagesse, qu'il a pour lui « les vertus, les talents & la noblesse. Ce n'est qu'à contre-
« cœur qu'il a accepté l'honneur du titre abbatial, en pleu- « rant, & en se déclarant très indigne de cette haute posi- « tion. Sachez enfin que les seigneurs de la Bourgogne & « de l'Auvergne, surtout le Souverain Pontife & Seigneur « apostolique, l'ont en grand honneur & grande aflfeftion, « & redisent ses louanges ; tout ce qu'avait son prédécesseur « lui est remis & confirmé (i). » Ainsi la joie de cet événement était allée jusqu'en Italie. Le Pape était alors Léon IX, qui avait connu le grand-prieur^ aujourd'hui abbé de Cluny, dans les circonstances que nous avons dites. Aux yeux des barons français, habitués dès longtemps à trouver dans l'abbé de Cluny un des plus grands personnages de leur pays, la jeunesse du nouvel élu disparaissait. En effet, depuis quelques années déjà, ainsi que nous l'avons dit, les relations du grand-prieur avaient fait connaître au loin toutes ses vertus. Peut-être dans la satisfaftion de la noblesse de Bourgogne & d'Auvergne entrait-il pour une certaine part le plaisir de voir en cette haute position le fils aîné d'une des familles les plus nobles du pays, beau-frère même de Robert duc de Bourgogne; cela est possible. Mais ce qui est sûr, c'est que ces barons, qui nous paraissent aujourd'hui un peu rudes, n'en étaient pas moins animés d'un très profond esprit de foi ; & le nouvel abbé de Cluny exerçait sur eux cette sorte d'ascendant que saint Paul voulait donner à son disciple chéri d'Éphèse, lorsqu'il lui écrivait : « Que personne ne puisse mépriser ta jeunesse ; mais au « contraire sois l'exemple des fidèles par ta parole & tes « aftes, par ta charité, ta foi & ta pureté (2). »
Du reste l'exemple venait de haut. Dès cette année 1049, le Pape revenait en France (3) par le Saint-Bernard & le Jura.
(1) Mabillon, Àéîa SS, O. S. B. saec. VI, p. i, p. 593.
(2) I Tim. IV, 12.
(3) Anselmus Remensis, Itinerarium Leonis IX, PP, in Galliam, Mabillon, ASla SS. O. S. B, saec. VI, p. i, pp. 715-727. Ed. Venet. pp. 624-638. — Watterich, Pontificum RR. Vitœ, t. I, p. 113 & seq. — Cf. Labbe, ConciL t. IX, col. 1028. — Il est difficile de savoir où l'abbé Darras a trouvé que saint Léon IX était alors venu a Cluny. (Hist, deVEgl, t. XXI, p. 121.)