CHAPITRE IV
C'était trois mois après la double élection qui avait porté Brunon sur la chaire de saint Pierre & Hugues sur le siège abbatial de Cluny. Le nouveau Pape voulut dès lors donner une bulle qui confirmait tous les privilèges accordés au grand monastère par ses prédécesseurs, & à laquelle faisait allusion le prieur de Souvigny dans la lettre que nous citions tout à rheure. Nous donnons ci-après le texte .de cette bulle, à cause de son importance dans certaines questions qui se présenteront plus tard(i). Nous remarquerons seulement ici qu'elle confirme le droit dont les Clunisiens venaient d'user, en demandant la bénédiction abbatiale pour leur élu non pas à Tévêque de Mâcon, dans le diocèse duquel se trouvait Cluny, mais à tel évêque qu'ils avaient voulu choisir.
Saint Léon IX passait les monts pour venir en France & en Allemagne prendre pour ainsi dire corps à corps le mal qu'il avait attaqué déjà dans un premier concile tenu à Rome, puis dans un autre tenu à Pavie. Un troisième était convoqué à Reims pour la fête de saint Michel de septembre 1049. Le jeune abbé de Cluny vint siéger à ce concile, où il occupa le second rang parmi les abbés, après celui de Saint- Remi de Reims. Vingt évêques seulement se trouvèrent là, grâce à la mauvaise volonté du roi de France Henri I", qui, en politique méfiant & timide, imagina d'entreprendre à ce moment précis une expédition, à laquelle évêques & abbés reçurent Tordre de le suivre avec leurs contingents. Au fond, il était irrité de voir que le Pape était allé d'abord auprès de l'Empereur avant de venir en France; & des raisons de politique l'engageaient à marquer de la froideur au Souverain Pontife. N'osant pas d'ailleurs s'opposer à la tenue du concile, Henri avait eu recours à ce moyen. Lorsqu'on
Il dit que c'est au mois de juin, qui est la date de la bulle accordée par le Pape à Tabbé de Cluny. Mais â cette époque le Pape était sur les bords du Rhin. & le 29 juin entrait a Cologne avec l'Empereur. (Anselm. Rem. ap. Watterich, p. 115.) De plus Urbain II affirma plus tard être le premier Pape qui fût venu à Cluny ; & lui jadis clunisien devait le savoir. (1) V. aux Documents.
voit de ces coups perfides portés à TEglise, on peut presque toujours craindre quelque trahison de ceux que leur devoir constituait gardiens de la Cité sainte. Pour cette fois en effet, Henri de France suivait les conseils d'évêques & d'abbés simoniaques, aussi bien que de seigneurs avides dont les intérêts étaient menacés par la vigueur du nouveau Pape. Il n'était pas jusqu'à Tabbé de Saint-Remi de Reims qui n'eût été obligé de partir pour l'armée. Mais comprenant sans doute que cette exigence était trop forte pour ne pas montrer le véritable motif de cette expédition improvisée, le roi congédia l'abbé Hérimar diès la première étape.
Le concile se tint néanmoins, après la translation solennelle faite par le Pape des reliques de saint Rémi, au milieu d'un concours immense de fidèles, venus même des pays d'outre-mer pour cette cérémonie, & dont l'empressement souvent excessif a laissé de nombreuses traces dans les récits contemporains. Le Souverain Pontife porta lui-même la châsse du saint, avec les archevêques de Reims, de Trêves, de Lyon & de Besançon, quelques évêques, l'abbé Hérimar & l'abbé de Cluny. La procession se déploya au milieu des chants sacrés, des acclamations de la foule, & des nuages de l'encens. Puis le Pontife plaça la châsse audessus de l'autel de la nouvelle basilique, consacrée par lui dans le monastère auquel saint Rémi avait donné son nom. Enfin le concile s'ouvrit. Le Pontife s'assit au milieu du chœur, tourné vers l'autel, & les évêques siégèrent de chaque côté, de manière à former couronne. Les deux prélats les plus considérables se placèrent tous deux côte à côte, de manière à fermer le cercle en face du Pape, afin d'éviter les contestations de préséance qui s'élevaient entre eux. Les abbés prirent séance ( I ) derrière les évêques; ils étaient cinquante, c'est à dire en nombre plus que double du nombre des évêques. Cela ne doit pas surprendre, & il en a été ainsi en bien d'autres conciles. C'était là l'exercice d'un droit reconnu aux abbés, à raison de l'importance de leur juridiction, qui
(i) « Resederunt. » Labb. Concil. t. IX, col. 1036.