‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 44 sur 322 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« chaîne ; & nous oserons te prier de lever alors des fonts du « baptême cet enfant dont la naissance t'a causé tant de joie, « de le marquer du sceau de ta bénédidion comme son « père spirituel. Et quant à nous, purifiés du vieux levain « d'iniquité, nous pourrons en même temps nous asseoir « en cette même solennité au festin des azymes cé- « lestes (i). »

Ainsi s'exprimait le plus puissant des souverains d'Europe, auquel la foi didait de telles paroles adressées à un abbé de vingt-sept ans. Des instances pareilles ne pouvaient être repoussées; refuser d'être le parrain du jeune prince eût été blesser l'Empereur, qui avait choisi l'abbé de Cluny à l'exclusion de tant d'autres personnages illustres; & c'était ce qu'il fallait éviter à tout prix dans l'intérêt même de l'Église. Henri III ne s'était pas offensé du ferme langage que Brunon de Toul lui avait tenu, au sujet de son éleftion au Siège de saint Pierre. 11 n'avait montré aucun désir. de s'opposer aux mesures énergiques prises par le Pape contre le clergé simoniaque & les investitures laïques, bien que l'Empereur d'Allemagne dût en être le premier lésé. Il importait de seconder les efforts du Saint Père en entretenant les bonnes dispositions du monarque. De plus, la parenté spirituelle que la Providence confiait ainsi à l'abbé de Cluny à l'égard de celui qui porterait probablement un jour la couronne impériale, pouvait devenir une grande force dans ce même ordre d'idées. Peut-être alors, à titre de père spirituel, Hugues pourrait-il exercer sur le futur empereur une influence considérable dans le sens des lois de l'Église. Il n'y avait donc pas à hésiter. L'abbé de Cluny partit pour Cologne au temps marqué.

Son voyage ne fut qu'un triomphe. Les Allemands admiraient ce jeune abbé, sa haute stature, la grâce & la douceur de ses traits, surtout la sagesse d'un vieillard sur les lèvres d'un jeune homme. Ils étaient frappés à la vue des moines qui lui faisaient cortège, & que leur aspeft vénérable, em-

(i) D'Achery, Spicil. ni (fol"), p. 445.

preint d'une paix profonde, faisait comparer à des anges. Au milieu des pompes liturgiques du Samedi Saint, 31 mars 1051, le royal enfant reçut le baptême en l'église cathédrale de Cologne, & le seigneur abbé de Cluny lui donna le nom de son père, Henri. Charmé des vertus que des relations plus intimes & plus prolongées lui avaient fait apprécier chez le seigneur abbé, l'Empereur ne voulait plus se séparer de lui. L'impératrice Agnès conçut de même pour lui un respeâ plein de confiance qui devait, quelques années plus tard, lui faire chercher de ce côté des encouragements & des consolations dans des circonstances pénibles. Aussi lorsqu'enfm Hugues put quitter Cologne, ce ne fut qu'en emportant pour Cluny des présents magnifiques dont la grande famille clunisienne, de jour en jour plus chargée d'obligations, apprécia le bienfait.

Mais les jours de paix étaient comptés pour l'abbé Hugues. L'influence que sa sainteté avait exercée sur l'Empereur était maintenant connue de tout le monde. Elle avait échappé au Pape moins qu'à personne durant le concile tenu à Mayence& pendant le voyage de Strasbourg. Léon IX résolut donc de lui confier l'accomplissement d'une mission difficile dans laquelle il venait lui-même d'échouer. Une guerre terrible s'était allumée entre l'Empire & la Hongrie, guerre de conquête pour les Allemands, d'indépendance pour les Hongrois. A la fin du X" siècle, saint Adalbert de Prague avait baptisé le roi saint Etienne 1" & fondé en Hongrie des monastères bénédictins; les efforts du saint roi & des moines avaient en grande partie converti la nation, qui cependant n'était pas encore toute chrétienne lorsque saint Etienne mourut. Pierre, son neveu & son successeur, considéré comme étranger au pays, compromit l'œuvre du roi Apostolique par sa cruauté. Un soulèvement général le chassa & mit à sa place un parvenu qui ne valait guère mieux que lui. Réfugié auprès de Henri 111, Pierre lui promit de se reconnaître tributaire de l'Empire, si les armes impériales lui rendaient le trône. La guerre fut résolue & engagée. Après des alternatives de revers & de succès, les Hongrois restaient vain-

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