‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 46 sur 322 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

demeure paisible, « était entrée avec lui dans la prison & ne « l'abandonnait pas dans ses chaînes (i). » Selon la promesse ' de l'Écriture, « elle devait par sa seule force le délivrer de ses « épreuves (2). » Hugues se souvint de la captivité de saint Maïeul parmi les Sarrazins des Alpes; & avec la confiance d'un fils il s'adressa par la prière à celui qui, au sein de la gloire, n'en restait pas moins son père dans la religion & la foi. Ce ne fut pas en vain que le captif réclama l'intercession de saint Maïeul auprès du « Dieu de ses pères. » Dès le lendemain (3) il vit entrer son geôlier, qui, se jetant à ses genoux, lui demanda pardon de l'attentat dont il s'était rendu coupable envers lui ; à celui que tout à l'heure il considérait comme son prisonnier le magnat donnait entière liberté de partir avec ses compagnons, en emportant tout ce qui lui avait été enlevé la veille. Bien plus, connaissant assez l'humeur de ses pareils, & craignant qu'un autre seigneur du pays eût la même tentation que lui, le voleur converti donna à la petite troupe monastique une escorte capable de la protéger & de la conduire en paix jusqu'aux frontières de l'Empire. Dès lors, le nom seul de l'Empereur protégeait assez l'illustre ami de Henri 111; l'abbé de Cluny put regagner en paix la Bourgogne française, & revoir les clochers de son abbaye, où il rentra enfin au milieu de la joie de tout son troupeau (1053). L'or qu'il avait reçu du roi de Hongrie fut consacré au culte divin ; Hugues en fit faire un grand encensoir (4), qui sans doute lui rappela souvent comment en un jour de malheur « sa prière était montée vers Dieu comme la fumée de l'encens (5). »

Un an s'était à peine écoulé depuis son retour, qu'une terrible nouvelle vint, en brisant le cœur de l'abbé, répandre la consternation parmi les moines dont il était aimé. Nous avons déjà prononcé le nom du duc Robert I**" de Bour-

(i)Sap. X, 13, 14. ^

(2) !bid, 9.

(3) Gilon, fol. 203 r>.

(4) Ihid.

(5) Ps. CXL, 2.

gogne, dit Robert le Vieux. En 1045, la sœur aînée de Hugues de Cluny, Alix de* Semur, épousait ce prince & devenait duchesse de Bourgogne. On a retrouvé naguère le sceau de la duchesse Alix, enfoui profondément sous les ruines du château de Semur. Il portait comme exergue ces mots : Sigillum uxoris Roberti{\), Vers l'année 1050, la noble dame donnait le jour à un fils, qui devait succéder à son père sous le nom de Hugues ^^ Plus tard nous verrons comment lui & son frère cadet, Eudes I^^ de Bourgogne, héritèrent des vertus maternelles, vertus d'autant plus puissantes qu'elles se développaient au milieu des douleurs. Robert le Vieux était en effet dominé par les trois vices germains de l'orgueil, de la colère & de la débauche, bien que la foi fût vivante en lui. Quelques mois après le retour de l'abbé de Cluny en son monastère, un drame sanglant venait ajouter un crime nouveau à ceux dont le duc de Bourgogne était déjà souillé : il tuait de sa main son beaupère Dalmace de Semur (2). La nouvelle de cette catastrophe

(1) Chavot, Album de SaôneS-'loire (1842-1843), t. II, p. 131 & suiv.

(2) Des archéologues sérieux ont donné un récit différent de cet événement tragique, en se fondant sur les bas-reliefs sculptés au portail de l'église Sainte-Marie de Semur-en-Auxois. Cette église fut fondée, croit-on, par le duc Robert en expiation de son crime, l'année 1065. Chavot, loc. cit, ; De Laborde, Monum, butor, de la France, t. II; Girault de S. Fargeau, Guide pittoresque du voyageur en France, p. 68; auxquels il faut joindre Pignot, Hist. de l'Ordre de Cluny, t. II, p. 29, croient d'après les bas-reliefs en question que Robert de Bourgogne aurait fait mourir son beau-pére, en lui faisant verser un breuvage empoisonné. Cela se serait passé dura *it un repas que représente la sculpture. Mais plus d'un détail des explications données par ces auteurs appelle au moins des réserves sur la conclusion qu'on en veut tirer. Ainsi le breuvage aurait été versé par un écuyer qui se serait caché sous la table, au moment où la vidime tombait foudroyée. Pour un écuyer que ses fondions obligeaient à se tenir debout derrière les convives, cette manière de disparaître peut sembler si maladroite qu'elle en est invraisemblable. Car assurément le moyen de ne pas se faire remarquer n'était pas de se livrer a cette petite gymnastique. Il y a là encore une église dont les fenêtres laissent passer des flammes qui s'en échappent. On aurait pu croire que c'était là un .souvenir des dévastations qui firent maudire le duc Robert : il parait que c'est au contraire un symbole de la

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