‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 47 sur 322 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

causa une profonde blessure au cœur de Tabbé de Cluny. Dieu avait en cela ses desseins.

Les souffrances des âmes unies au Seigneur sont d'un grand prix à ses yeux; & elles deviennent d'autant plus précieuses que cette union est plus intime. De là vient que souvent les douleurs endurées par une seule de ces âmes suffisent à compenser au regard de la justice divine toutes les impiétés d'un pays. C'est qu'elle continue dans le monde la Passion & le Sacrifice du Seigneur avec une grande énergie; aussi ses souffrances sont-elles fécondes pour l'Église. Pour l'âme elle-même le profit en est grand, parce qu'elle entre ainsi plus profondément « dans les puissances de Dieu(i), » plus avant dans son amour & son intimité. Il en devait être ainsi pour Hugues de Cluny. Personnellement, il redoubla d'austérités afin d'offrir au Souverain Juge satisfaftion pour l'âme de Dalmace. 11 se revêtit d'une haire en mailles de fer qui lui formait une véritable cuirasse, & qu'il porta longtemps sous son habit monastique. Au XVI« siècle on la conservait encore parmi les reliques du trésor de Cluny (2). Mais en dehors de l'abbaye, le tragique événement eut des suites glorieuses. Tandis que la malheureuse duchesse Alix était condamnée à vivre dans le palais du meurtrier de son père, jusqu'au jour où cet homme pousserait l'insulte jusqu'à la chasser pour vivre dans les liens de rinceste, l'abbé de Cluny voyait sa mère, sa sœur Hermengarde & ses plus jeunes frères, désormais placés sous la garde de Geoffroy de Semur, jeune homme de vingt-cinq ans. Quelle que fût la valeur militaire de l'héritier du comté de Semur, quelle que fût son intrépidité personnelle, il était permis de trembler pour ceux qu'il avait à défendre contre

purification. Plusieurs remarques seraient encore à faire sur les interprétations données à ces sculptures. Pour nous, nous en resterons au texte si formel d'auteurs contemporains tels que Gilon : « Pater ejus (Hugonis) /erro ducis Burgundiœperemptus. » (Fol. 215 r°.) Hildebert a accepté cette version, & nous ferons comme lui.

(i) Ps. LXX, 16.

(2) Nous en parlons à la fin de cet ouvrage.

un seigneur aussi puissant, un guerrier aussi expérimenté que le duc Robert. Mais Dieu, en permettant la récente catastrophe, avait eu en vue un double but, la sanctification de Tabbé de Cluny & celle de tous les siens, en même temps que la glorification de TÉglise. Se souvenant des pieuses prières de la comtesse Erembor, qui avaient attiré tant de grâces sur la tête de son fils Hugues, Dieu voulait Ten récompenser. Par un effet de sa grâce, à laquelle la foi vive de ces heureux temps facilitait si souvent des triomphes, il inspira au cœur de la noble dame le désir que son fils avait lui-même conçu; il l'appela secrètement à « sortir des « retraites impures des léopards, à fuir les cavernes & les « montagnes où rugissent les lions (i). » L'appel divin fut entendu, & bientôt Tabbé de Cluny, d'accord avec son frère le comte Geoffroy de Semur, décida de construire, pour la comtesse Erembor & sa fille Hermengarde, un monastère qui sera célèbre par les vertus qu'on y verra fleurir. Il choisit dans les domaines héréditaires de la famille la terre de Marcigny, qu'on apercevait du château de Semur à l'extrémité de la vallée, sur le bord de la Loire; & dès l'année suivante (1055) fut posée la première pierre du monastère de la Sainte Trinité.

En ces mêmes jours, & aussi sur les rives du fleuve, commençait à s'élever un autre moutier qui bientôt recevra le titre glorieux de première fille de Cluny; nous voulons parler de Notre-Dame de la Charité-sur-Loire (2). 11 y avait

(i) Cantic. iv, 8.

(2) La chronique relative à la fondation de La Charité {Recueil des bût. des Gaules, D. Bouquet, t. XIV, p. 41) donne pour la date de cette fondation Tan 1056. Mais le récit de la dédicace de l'église en 1 107 par Pascal II (ibid. p. 121) dit que cette solennité eut lieu la cinquante-deuxième année après que le prieur Gérard eut posé les fondements du monastère. La fondation serait donc de la fin de 1054 ou du commencement de 1055. C'est cette date que nous adoptons. La charte de fondation se trouve au GaU lia Christ, (t. XII, instr. Eccl. Autissiod. iv, p. 102); elle porte la date de 1059, Q"^ ^^^ certainement postérieure au fait lui-même. C'est que cette charte officielle n'a été dressée qu'après le commencement des travaux, dans quelque circonstance plus solennelle qui réunissait les intéressés.

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