CHAPITRE VI
— Crois-tu que le Père, le Fils & le Saint Esprit soient un seul Dieu en substance?
— Je le crois, répond Tarchevêque.
— Dis donc alors : Gloire au Père, au Fils, & au Saint Esprit. L'accusé articula clairement les premiers mots : Gloire
au Père, au Fils..., mais quant au Saint Esprit, il lui fut impossible de le nommer, bien qu'il recommençât plusieurs fois la formule. 11 avait sacrilègement acheté les dons de l'Esprit Saint; à cette heure l'Esprit Saint repoussait cette dernière insulte, & paralysait la langue menteuse qui voulait profaner son nom. Terrassé par le jugement de Dieu même, le prélat tombe aux pieds du légat & avoue son crime. Il se voit déposé de Tépiscopat, réduit à la communion laïque; & alors il peut librement & à haute voix redire la doxologie : Gloire au Père, au Fils, & au Saint Esprit. L'effet produit fut immense ; & sur l'heure quarante-cinq évêques & vingtsept autres prélats, sans attendre d'être accusés, renoncèrent à leur dignité, en se déclarant eux-mêmes coupables de simonie. Quant à celui qui était tout à l'heure archevêque d'Embrun, il rencontra dans sa chute humiliante la charité compatissante de l'abbé de Cluny. Hugues l'attira au port tranquille & sûr de la religion monastique, où le malheureux put expier sans bruit son sacrilège & son audacieuse lutte avec Dieu même. 11 y a lieu de croire que la conduite prudente du seigneur abbé fit du prévaricateur un pénitent humble & sincère; car, au rapport de Guillaume de Malmesbury, plus d'une fois Hugues l'emmena avec lui dans ses voyages ; & comme en ces occasions le seigneur abbé récitait l'Office divin avec ses compagnons de route, il lui arrivait parfois de dire ensuite avec une pointe de malice : « Vrai- « ment notre frère a aujourd'hui une remarquable facilité « pour rendre gloire à l'Esprit Saint! » Et Ton riait de la confusion du pauvre moine, que l'on savait assez vertueux pour ne se point fâcher, mais pour profiter au contraire de cette petite humiliation (i).
(i) De gestis regum Anglorum, lib. 111.
8o VIE DE SAINT HUGUES
Après le concile, le légat Hildebrand prit avec son ami la route de Cluny. Ce fut avec joie qu'il revit ce cloître que saint Odilon « avait laissé de marbre, après l'avoir trouvé de « bois, » cette vénérable église clunisienne, tout ce monastère enfin, où il avait jadis passé d'heureux jours sous le gouvernement du grand-prieur Hugues. Un fait digne d'être mentionné vint signaler son séjour à la grande abbaye. Comme légat du Saint Siège, il avait assurément ses entrées au chapitre; & alors il y occupait la place de l'abbé, qui s'asseyait à sa droite. Mais Hildebrand, nous l'avons dit, avait un autre titre qui lui permettait de vivre plus intimement de la vie des moines clunisiens; il avait reçu société parmi eux lors de son premier séjour. Il venait donc au chapitre, non plus alors pour y porter la parole comme représentant du Pape, mais comme moine(i) participant aux exercices de la vie conventuelle. Dans une de ces occasions, Hildebrand écoutait l'abbé Hugues parler à ses disciples & leur donner certaines explications, certains préceptes destinés à Ksurer le maintien de l'observance ou la conservation de l'esprit monastique. Charmé des pensées justes & de la parole pleine d'onftion du seigneur abbé, Hildebrand attachait les yeux sur lui, lorsqu'on le vit se lever brusquement, en proie à une émotion visible. Personne pourtant ne comprenait !e sujet de cette agitation. Hildebrand s'en aperçut, Si se rassit en silence. Mais le chapitre terminé, il déclara en présence de plusieurs moines avoir vu à ce moment Notre- Seigneur lui-même, debout à la droite de l'abbé Hugues, approuvant ses discours, guidant ses jugements & sa parole. Quant à lui Hildebrand, s'il s'était alors levé avec une certaine émotion, c'était parce que dans son saisissement il n'avait plus songé qu'à offrir au Seigneur la place d'honneur entre l'abbé & lui. De ce jour, ajoutent les historiens, Hildebrand se trouva lié d'une manière plus étroite encore au seigneur abbé de Cluny, & alla publiant partout son éloge. Peut-être était-ce précisément le but de cette appari-
(t) Rainald. Viz. : « Utpote monachus. »