‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 52 sur 322 · CHAPITRE VI 8l · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI 8l

tion du Seigneur Jésus, qui voulait unir ses deux fidèles serviteurs en vue des épreuves & des travaux à venir. Or la nature généreuse de Hildebrand voulait être saisie par le cœur; & nul ne sait en trouver le chemin comme Notre- Seigneur. Il s'était donc montré; & désormais le nœud formé depuis des années entre ces deux âmes était étroitement serré.

Le légat quitta bientôt Cluny pour se rendre à Tours, où un nouveau concile était indiqué. L'abbé Hugues Ty suivit, pour mettre au service de l'Église tout ce qu'il pouvait avoir dinfluence. A Tours il retrouva Bérenger, encore opiniâtre dans ses erreurs, & qui avait été cité à comparaître devant le concile. L'hérésiarque dut y prononcer une nouvelle abjuration de ses doctrines blasphématoires; mais cette rétractation ne fut ni plus sincère ni plus durable que les précédentes. Vingt-deux ans devaient encore se passer avant que sa conversion, plusieurs fois simulée, devînt définitive. Dans ce même concile, le légat eut encore à lutter contre la simonie ; & il dut procéder avec une vigueur exemplaire contre certain évêque. Ce prélat fut canoniquement déposé.

Le concile terminé, Hildebrand reprit avec l'abbé de Cluny la route de la Bourgogne. Chemin faisant, on arriva au bord d'une rivière; un bac prit d'abord Hildebrand avec sa suite & les déposa sur l'autre rive, puis revint chercher l'abbé de Cluny & ses moines, qu'il transporta pareillement. Le légat attendait son ami sur la berge; à peine Hugues y mettait-il le pied que Hildebrand lui dit :

— Qu'as-tu donc ainsi pensé de moi?

— Es-tu donc un dieu, que tu croies connaître les pensées des hommes? répondit Hugues.

— Non certes, repartit le légat, je ne suis point un dieu; mais en vérité tu as pensé que j'avais apporté dans le procès de révêque plus de présomption que de vrai zèle pour la cause du Seigneur.

— Par exemple, répondit Hugues, me voilà dûment confondu! Mais pour l'amour de Dieu, dis-moi, jeté prie, comment tu as connu cela.

— Tandis que tu traversais la rivière, je te regardais venir ; & alors j'ai entendu toute ta pensée, comme si un fil parlant l'eût fait réellement sonner à mon oreille (i).

Nous ne supposons pas qu'aucun lefteur se scandalise du jugement que l'abbé de Cluny avait porté sur la conduite de son ami, & dont celui-ci tirait une si bienveillante vengeance. La diversité de ces deux caradères explique toute seule cette différente manière de voir dans une même affaire. La vie des saints fournit à chaque instant de ces enseignements, qui montrent seulement qu'ils n'étaient point faits d'un autre limon que nous, & que par suite nous pouvons espérer devenir ce qu'ils sont devenus, en travaillant comme eux. Hugues jugeait d'après des apparences qui frappaient les yeux de tous. Il se trompait,, Hlldebrand l'en assure; mais son erreur prouvait simplement une chose que l'Écriture & les doâeurs, avaient depuis longtemps établie, à savoir que l'esprit de prophétie n'éclaire pas tous les saints, & n'illumine pas même d'une manière constante l'âme de ceux à qui Dieu l'accorde. Le Seigneur élève ces favorisés de la grâce par le don de la lumière qu'il leur fait à certains moments, mais il les maintient dans l'humilité en la leur refusant en d'autres occasions (2). Au reste, dans l'esprit de l'abbé de Cluny pas plus que dans celui de Hildebrand cette aventure ne jetait le moindre nuage de nature à troubler leur amitié réciproque; celle-ci était trop surnaturelle & trop vraie pour souffrir des légères défaillances du cœur humain. Plus tard nous en verrons bien des preuves; poursuivons.

Le lendemain, les deux amis rencontrèrent une église, & mettant pied à terre, y entrèrent pour prier. Les moines pénétrèrent à leur suite, entre autres l'aumônier de l'abbé de Cluny. Le souci du temporel est souvent une lourde préoccupation pour des hommes qui, en quittant le monde, se

(i) Saint Grégoire ne dit pas autre chose dans sa Vie de s. Benoît, ch.xx: « Tune omnibus patuit quod venerabilem Benediflum latere nil posset, in cujus auribus etiam cogitationis verba ionuiiscnt. » — Cf. Pauli Bernried. yita GregoriiPP. yil., ap. Watterich, t. I, p. 481.

{2) S. Greg. hc. cit. cap. xxi.

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