CHAPITRE VU
nombreux, & assuraient au nouveau légat de solides points d'appui.
Ce fut en revenant en France par la voie de mer pour accomplir sa mission, que Tabbé Hugues reçut de Notre- Dame une faveur signalée, bien faite pour l'encourager (i). Durant la traversée on aperçut portée sur les flots une image de la Sainte Vierge en ivoire. On la recueillit à bord du vaisseau. La description qui en fut déposée dans les archives de Cluny, & qu'on y copia au XVIII* siècle, nous dit que cet ivoire, merveilleusement travaillé, représentait Notre- Dame, ayant au-dessus d'elle « le Seigneur dans sa gloire, « & quatre anges. » On y voyait aussi « une figure de saint « Jean. » Le couronnement en était formé par la Jérusalem céleste représentée sous la forme d'un « château à neuf
(i) Les historiens ne nous ont rien laissé sur le fait que nous allons raconter; mais nous avons la tradition de Cluny, vivante encore au XVI« siècle, & consignée dans les archives de l'abbaye, où Phil. Bouché put copier au XV1II« siècle ce qu'il en dit. (Description historique dr cbronoîog, de V abbaye, ville Sr banlieue de Cluny, I« partie, p. 135. Manuscrit de la Bibl. Nat. n® 4336 fonds nouv. acq.) 11 décrit cette Vierge d'ivoire, placée encore au XVI« siècle au côté de l'Évangile de l'autel matutinal, c'est à dire près du tombeau de saint Hugues; puis il ajoute : « Saint Hugues la trouva sur mer, & elle ne peut point être transportée hors de l'église. Elle est fort précieuse & miraculeuse. » Or, la seule fois que saint Hugues dut prendre la voie de mer fut en l'année 1059, ^^^rs que Cadaloiis régnait en maître dans tout le nord de l'Italie, & que les routes des Alpes étaient fermées à un légat du Saint-Siège à la fois par les schismatiques & par les comtes d'Orange, ainsi qu'on le verra plus loin. Le fait que le légat tint son premier concile à Avignon confirme qu'il dut arriver par le midi, c'est à dire par mer. Pour ses autres voyages à Rome nous savons qu'il prit la voie de terre. 11 y a toute apparence que c'est à cette madone qu'il faut attribuer un miracle dont nous retrouvons la trace dans un manuscrit de Cluny, que nous ne connaissons plus autrement que par la description sommaire faite au XV11« siècle. {Inventaire fonds Cluny, Delisle, 1884, p. 389. R I.) Voici cette mention :« Cum Petro Lombardo in psalterium, reperitur miraculum Cluniaci fadum, ubi beata Virgo restituit linguam cuidam cui fuerat ab haereticis abscissa. » Sans autre indication nous ne pouvons dire quels étaient ces hérétiques, ni quelle fut l'époque du miracle. C'est le seul dont nous trouvions la trace, grâce aux destrudions successives qui ont dispersé ou anéanti les richesses de la bibliothèque de Cluny.
« tours. » Cette précieuse image provenait-elle de Constantinople, alors souillée par le schisme que Michel Cérulaire venait de consommer définitivement en dépit des efforts du Saint-Siège? Nous savons que d'autres madones sont venues, à différentes époques, chercher par la même voie un refuge dans la chrétienté occidentale restée fidèle. La description trop sommaire qui nous est restée de celle-ci ne démentirait pas cette supposition. Cet ivoire devait être un chef-d'œuvre de l'art oriental, à en juger par sa dimension seule; car lorsqu'on eut porté la madone à Cluny, les moines durent faire une très grande châsse pour l'y placer (1). Mais ce qui est plus précieux encore, c'est que cette madone eut la vertu des miracles; & une fois déposée en la grande église de Cluny, elle ne put désormais être portée ailleurs.
Ainsi fortifié par la Reine du ciel, Hugues se mit en devoir d'user de l'autorité que lui avait confiée le Saint-Siège, & réunit à Avignon un premier concile, auquel assistèrent l'archevêque d'Arles, & les évêques d'Avignon, de Cavaillon(2), d'Apt, de Vaison, de Digne & de Die. 11 ne s'agissait point ici de déposer un évêque coupable, mais au contraire de rendre à une Église désolée depuis dix-sept ans le pasteur dont elle était privée. Rambaud, comte d'Orange, & parent des comtes de Forcalquier, avait jadis, par un marché simoniaque, acheté pour son fils encore enfant l'évêché de Sisteron, dont la juridiftion comprenait le territoire de Forcalquier. Mais l'enfant devenu jeune homme avait trouvé plus à son gré le siège de Vaison, & l'avait acheté, conformément aux exemples paternels. 11 s'ensuivait que l'évêché de Sisteron restait la propriété du comte Rambaud, qui s'était rendu maître de Forcalquier & l'avait mis littéralement au pillage au profit de ses gens. Mais il n'occupait pas Sisteron
(i) « Une grande & grosse caisse de bois, » dit Phil. Bouché. Il appelle caisse toutes les châsses dont il parle dans l'inventaire des reliques; c'est le mot capsa qu'il traduit ainsi.
(2) GalL Christ, t. III, p. 1030. Le texte dit ici : CahiJoncnsis episcoptu; mais nous pensons qu'il faut lire plutôt : Cavillonensis ; car l'évéque de Chàlon se fût trouvé seul des évêques étranger à la province.