CHAPITRE VII
par ses biographes; Gilon surtout y insiste à plus d'une reprise, & le lefteur le remarquera certainement. Commençons donc la longue histoire de ces difficultés, tantôt délicates & tantôt aggravées par la violence.
A répoque où nous sommes arrivés, il s'agit de deux abbayes du Poitou. Nous entendions naguère le Pape Etienne X confirmer en termes exprès à Tabbé Hugues la possession de Saint-Pierre de Maillezais & de Saint-Jean d'Angély. Sur cette dernière, saint Odilon avait déjà exercé le droit dévolu aux abbés de Cluny, en donnant successivement la crosse à Rainald, puis à Aymeric(i). Celui-ci gouverna Tabbaye jusqu'aux approches de l'an 1040, où nous trouvons pour abbé Arnaud, puis Geoffroy, qui Tétait en 1050. Mais il semble qu'à cette époque, le lien qui rattachait Saint-Jean d'Angély à Cluny se fût sensiblement relâché; car dans un diplôme fort étendu & très important que la comtesse Agnès de Poitiers accorda cette année 1050 à l'abbaye de Saint-Jean, on ne trouve pas la plus petite allusion à l'abbé de Cluny. Si nous rapprochons ce fait de l'insistance avec laquelle la bulle d'Etienne X mentionne le droit de l'abbé Hugues sur ce monastère, précisément vers cette époque, nous nous croyons fondé à dire qu'en effet l'état de santé de saint Odilon pendant ses dernières années avait permis aux moines de Saint-Jean de s'affranchir de la subordination qu'ils devaient à Cluny, comme ils tentèrent de le faire encore quarante ans plus tard. Mais durant toute sa vie Hugues sut maintenir la salutaire prérogative de son abbaye.
Quant à Maillezais, le droit était analogue; il finira par être changé plus tard, au grand dommage de ce monastère ; mais du moins il y subsistait encore en 1060, & Tannée suivante un saint moine de Cluny en fut élu abbé (2). Ce moine se nommait Goderan. Entré d'abord au monastère de Saint-Remi de Reims (3), il était venu quelques années après
(i) Galî, Christ, t. II, col. 1098. — Cf. Briand, Hùt. de V Église santonne, 1. 1, p. 319 & suiv.
(2) Ihid.
(3) AHa SS. O. S. B. saec. VI, p. 11, p. 31.
chercher à Cluny une observance & une vie plus parfaites. Peut-être même avait-il vu Tabbé Hugues à Saint-Remi, lors du concile de 1049. Ce qui est certain, c'est que la sainteté de ce religieux fut bien vite reconnue à Cluny ; le seigneur abbé se l'attacha en qualité de chapelain. Un jour, Hugues s'était rendu à une léproserie, voisine du monastère, & qui dès le Xll^ siècle devint un véritable village nommé Saint-Lazare (i). Celui-ci existe encore au nord de Cluny. Hugues aimait particulièrement à visiter les malheureux qui étaient relégués dans ces asiles, & à se faire leur serviteur (2). Un jour donc, il était allé célébrer la Messe chez les lépreux, & Goderan l'assistait. Vint le moment de la communion. Un des pauvres malheureux s'approcha pour la recevoir ; mais avec ses lèvres tuméfiées, sa bouche embarrassée, il faisait de vains efforts pour consommer respectueusement l'hostie sainte, qui malgré tout lui échappa. Goderan attentif la reçut heureusement dans ses deux mains, & par un efïort héroïque la consomma à l'instant, toute souillée qu'elle était par les déjeftions repoussantes du malheureux. Témoin de cet afte, le seigneur abbé fut saisi d'admiration ; & fier de posséder de pareils fils, il dit à quelques autres personnes qu'à son avis saint Laurent sur son gril n'avait pas témoigné d'un courage plus surhumain. Ce fut ce même Goderan qui en 1061 fut élu abbé de Maillezais. Nous donnerons l'aéte capitulaire de cette élection, pour faire comprendre quelle était en cette circonstance la situation de l'abbé de Cluny. Voici cet afte : « D'après l'antique usage de nos vénérables pères, qui « ont établi pour toute maison conventuelle qu'à la mort de « l'abbé la communauté doit se réunir d'un commun con- « sentement, afin de faire choix avec discernement & sagesse « de celui d'entre les religieux dont la vie exemplaire & les
(i) C'est ce qu'atteste une charte de 1 158, éditée par Chavot, Album de Saône'&'Loire, t. II, p. 72 & suiv. On sait que saint Lazare était le patron donné aux léproseries, qui s'appelaient ladreries ou maladreries du nom de saint Ladre, qui n'est autre que celui de Lazare.
(2) « Horrendis aspedu leprosis fréquenter fastidiosum sine fastidio adhib:bat obsequium. » Hildebert. cap. i.