MARCIGNY
ORSQUE Dieu suscite un homme rempli de son Esprit, lorsqu'il le destine à produire dans son Église une cîeuvre durable, il lui donne d'agir à la façon des patriarches. L'élu se trouve investi d'une paternité qui met en circulation pour des générations plus ou moins nombreuses les flots de grâces renfermés en cette âme choisie ainsi qu'en un « réservoir pur de toute souillure ( i ). » Or « le iSeigneur Dieu de toute chair (2) » veut que ce bienfait ne se répande pas seulement sur une moitié du genre humain, mais que les patriarches de la loi nouvelle « deviennent pères de fils & de filles (3), » aussi bien que ceux de l'ancienne alliance. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même a suivi ce plan dans l'ordonnance du Christianisme, lorsque, nouvel Adam, il a voulu constituer à côté de lui une nouvelle Eve, qui fût d'une manière parfaite « son aide, très semblable à lui-même, » pour la sanfti-
(i) Office de la Pentecôte; (2)Jerem. xxxn, 27.
(3) Gen. pMsim.
ficationdesélus(i). Durant tout le cours des siècles cette association s'est répétée. L'état religieux en a fourni spécialement des exemples remarquables. Saint Antoine avait une sœur dans un monastère. Saint Pacôme fut bientôt le père d'une grande communauté de vierges, placées sous sa diredion spirituelle & sous le gouvernement de sa sœur. A côté de saint Jérôme, on put voir sainte Paule & sa fille sainte Eustocliium. En Occident Jean Cassien fonde à Marseille le monastère du Sauveur pour les vierges à côté de celui de Saint- Vitior. Saint Césaire nous apparaît comme le père spirituel de celles que gouverne sa sœur, sainte Césarie. Et voici venir le patriarche saint Benoît, auprès duquel les moines d'Occident saluent encore sa sœur sainte Scholastique, vivant de la règle & des instructions du législateur du Cassin. Plus tard saint Dominique & saint François exerceront à leur tour cette même paternité patriarcale. Loi providentielle, dont l'écrivain sacré formulait d'un mot le bienfait, lorsqu'il disait : « Le champ « sans clôture sera dévasté; la maison où il n'y a pas de « mère entendra les gémissements de la pauvreté (2). » C'est donc pour nous une joie que de pouvoir ranger au nombre de ceux qui ont exercé en Israël la pleine paternité spirituelle celui dont nous écrivons l'histoire, le grand abbé qui nous apparaît déjà entouré de la troupe innombrable de ses fils, w serrés & nombreux comme les cèdres du Liban (^). » C'est une joie, non seulement en considération de ses propres prérogatives, qui s'en trouvent ainsi complétées, mais encore en considération de ces rejetons monastiques euxmêmes, dont nous sentons la croissance & le développement assurés par la naissance d'un monastère de vierges issu de la même souche. Désormais les travaux de l'abbé de Cluny seront puissamment secondés; selon le mot de l'Écriture, on peut dire que dès cette heure il entre en pleine possession de son héritage & qu'il aura désormais un point d'appui solide, une colonne sur laquelle il pourra se reposer en paix (4).
(i) nen. Il, 18.
(2) Ei;cli. xxxvi, 27.
(}) Ibid. L, 14.
(4) Ibid. XXXVI. 26,