CHAPITRE VIII
Qyelle fut l'occasion de la fondation de Marcigny, nous lavons dit déjà. Dans les divers événements que nous avons racontés, Hugues avait vu clairement un ordre du Ciel, ainsi qu'il lattestera un jour(i), & il avait obéi. Mais il n'avait rien en ce monde, & il ne pouvait disposer de rien pour cette fondation. Son frère Geoffroy, désireux de contribuer pour sa part au bonheur de sa mère & de sa sœur, mû également par les pensées de foi si habituelles aux vrais chevaliers, seconda les intentions de son frère. « Pour le salut de « son âme & de celles de ses parents, » il donna au monastère de Cluny une portion de son bien patrimonial, sur laquelle il songeait déjà à doter une église qu'il voulait construire à ses frais. C'est du moins ce qu'il est permis de conclure des termes mêmes de la charte de fondation (2). Cette donation se composait de trois propriétés, d'un bois, d'un pré, & généralement de toutes les terres, cultivées ou non, qui formaient le domaine de Marcigny. Ce fut sans doute aussi la fortune du comte Geoffroy qui permit la construction de l'église & des bâtiments conventuels, commencés en 1056. Ils furent d'abord assez restreints, Hugues ne songeant encore à y réunir qu'un petit nombre de moniales. Ce fut en 1061 que la vie conventuelle y fut inaugurée(3). Mais
(i) « Divina praeeunte & coopérante clementia. » (Exhort. ad. sandimoniales apud Marciniacum.) — « Visum est nobis Dec non displicere, imo ejus voluntati obedire, si... » (Commonitor. ad successores.)
{2) <« Ecclesiam scilicet quam pro redemptione p^ccaminum meorum ab ipsis fundamentis aedificare cupio, in perpetuum trado. » Charta Gaiifridi, Migne. Patrol. lat. t. CLIX, col. 969.
(3) Le Catalogue manuscrit des Dawcs religieuses du prieuré de Marcigny, publié parCucherat (4*^ édition, p. 233) débute par les noms de la comtesse de Semur & de sa fille, à la date de 1061. Cependant la charte de fondation dressée par Geoffroy de Semur porte la date de 1064, qui n'est pas donnée dans le texte publié par Dom Martène. (Thés. Anecdot. t. 1.) Mais on peut dire de cette date ce que nous avons dit à propos de la charte de fondation de La Charité-sur-Loire. (Ci-dessus p. 74, note 2.) De plus, en 1063, on voit saint Pierre Damien intervenir pour faire cesser les vexations de Bernard de Jalogny, vexations qui duraient depuis quelque temps déjà. {Cluny au X/* siècle, p. 262.) Donc la fondation du monas-
les paroles des historiens contemporains nous montrent qu'ils considéraient Marcigny comme une fondation portant un caraftère particulier. Il est vrai, Cluny n'avait pas encore eu, au témoignage de saint Hugues lui-même(i), de monastère de moniales associé à sa vie & à son observance. Néanmoins cela ne suffit pas à expliquer les termes dont se servent à cette occasion les auteurs que nous suivons dans cette étude. Qu'y avait-il donc de particulier à Marcigny?
Plusieurs fois Hugues a dit que son dessein avait été d'ouvrir au sexe le plus faible un abri sijr qu'il ne trouvait point alors facilement. Pour cela, lui, le restaurateur des saines traditions monastiques, a-t-il innové de toutes pièces? A-t-il cherché pour cette fondation des bases nouvelles, dont ses propres idées lui auraient seules fourni le dessin? Non ; le trait saillant qui frappait surtout les contemporains dans l'organisation de Marcigny était la sévérité de la clôture. L'Eglise n'avait pas encore, il est vrai, fait une loi générale de cette clôture régulière; mais elle avait nettement indiqué ses préférences & ses volontés par la voix des conciles provinciaux, du Vh au IX' siècle. Néanmoins, comme l'antiquité monastique n'avait pas d'abord établi cette loi en Orient, & qu'en Occident même elle n'avait pas été adoptée d'une manière générale, à beaucoup près, le X' siècle vit se relâcher grandement l'observation des canons formulés par les conciles au sujet de la clôture des moniales; & cet état se perpétuait encore au siècle suivant. D'où venait donc cette difficulté que rencontrait l'établissement de règles si salutaires? De l'esprit d'indépendance qui vit toujours dans la nature humaine; cela est certain, mais ce n'est pas la seule cause. Car, si des abus s'étaient propagés au X* siècle & dans le commencement du XI', au point qu'en certains endroits les moniales sortaient presque librement, & faisaient au dehors des promenades ou même des voyages, il faut se hâter de dire que les monastères de vier-
tère est antérieure à 106^. Nous nous sommes ainsi cru autorisé à accepter la date indiquée par un historien aussi compétent que M. Cucherat, (1) Impmcatio B. Hugonis, Migne, Io^\ cil. col. 954.
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