‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 75 sur 322 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

avoir appris à aimer Dieu dans le silence, elle prouvât aussi son amour pour le prochain, qui est le second commandement du Seigneur. Dans sa mémoire étaient gravés les noms de toutes les sœurs, & soigneusement consignés leurs besoins divers, leurs maladies, leurs infirmités, jusqu'à leurs goûts particuliers, de manière à pouvoir se montrer à propos serviable à chacune. Elle savait que des filles nobles & délicates, des tempéraments faibles & débiles, ont besoin de beaucoup de soins, en raison de leur sexe, de leur naissance, & de leur éducation. Aussi que de soucis pour qu'il ne leur manquât rien ! Elle s'employait à toutes les besognes, heureuse d'être la servante des servantes de Dieu, & prenait soin des choses les moins relevées. Dans son esprit mille combinaisons pour varier les repas des soeurs; elle se crut bien obligée d'apprendre la cuisine, se trouvant ignorante en ce point. Il fallait la voir se multiplier, mettre le gril pour l'une, l'eau bouillante pour l'autre, saler pour celle-ci, & point pour celle-là. Elle même entendait préparer, cuire, & servir^ ne voulant point d'aide, afin de ne rien perdre de sa récompense. Son cœur s'était ingénié à connaître les goûts de chacune, & elle trouvait toujours le moyen d'être agréable à toutes. Mais souvent la pauvreté du monastère cadrait mal avec la richesse de sa charité ; elle alors de s'attrister, de se désoler, malheureuse de ne pouvoir servir tout le monde à souhait. Car enfin souvent on lui demandait beaucoup alors qu'elle n'avait rien; mais, selon la sainte Règle, loin d'en perdre la paix, sa parole était toujours empreinte de bonté. On peut dire que les sœurs ne la quittaient jamais les mains vides ; car ses réponses pleines d'enjouement & de bonne gaieté leur donnaient toujours contentement. Elle eut cette vertu à un degré vraiment éminent; si bien qu'après sa mort les sœurs purent attester unanimement que pendant les vingt années de sa vie religieuse, elles n'avaient jamais entendu sortir de sa bouche une parole tant soit peu dure. Ainsi toujours souriante, toujours joyeuse, elle ne laissait aucun nuage obscurcir son âme. Bien plus; si elle rencontrait quelque âme en peine, assombrie par la tristesse, elle avait

le don de dissiper ces brouillards par la sérénité de ses discours. C'est un don propre aux âmes saintes, d'être toujours pleines d'une joie spirituelle. Heureuses non des choses d'icibas, mais heureuses en Dieu, elles accomplissent le précepte de l'Apôtre : « Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur, « encore une fois réjouissez-vous (i). » Ainsi la servante de Dieu apprenait du Christ à être douce & humble de cœur, selon la parole du Seigneur : « Heureux ceux qui « sont doux (2); » selon la parole du Prophète : « Le Sei- « gneur aime les âmes paisibles {}). » Elle s'appliquait donc à être humble de cœur, & douce en ses discours. Et elle servait les servantes de son Dieu comme une aSive & industrieuse brebis, ainsi qu'il est dit de sainte Cécile(4).

« Mais si elle savait être aimable à tout le monde, ne croyez pas qu'elle se permît jamais des paroles bouffonnes ou simplement oiseuses. Elle savait gouverner sa langue de façon à rester dans les limites tracées par la sainte Règle, tout en étant d'agréable humeur avec tous. Il suffisait de ta voir apparaître dans quelqu'une de ses nombreuses fonftions pour sentir parfaitement tout ce qu'il y avait dans son cœur. Pour dire toute ma pensée, je ne me souviens pas avoir jamais vu personne plus grave & plus sainte en son langage. A l'entendre parler on l'eût prise non pour une femme, mais pour un évêque. Sa conversation pleine de sel, je dis le sel de la sagesse, était toute inspirée par la pensée du ciel, toute faite pour entraîner au mépris du monde présent & à l'amour du monde invisible. L'on ne pouvait même causer avec elle dans l'intimité sans voir bientôt couler ses larmes. Je l'aï éprouvé à toutes les visites que je lui ai faites à Marcigny.. . Lorsque le moment de nous séparer était venu, sa dernière parole était toujours : « Va, mon enfant, que le Saint Esprit w & Notre-Dame te gardent. v> C'était en effet une habitude qu'elle avait prise dès le siècle, de nommer toujours en pre-

(.)P!iilipp. >v.4,

(2) Matth. V. 4.

(3) Ps. CXLV[, 6.

(4) j4âa S. Cxcilùt.

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