CHAPITRE IX
SAINT-MARTIAL DE LIMOGES. — L'EXEMPTION CLUNISIENNE, LÉGATION DE SAINT PIERRE DAMIEN (l06^).
N Tannée même où Marcigny fut fondé, le Pape Nicolas II mourait, & son successeur, Anselme de Lucques, prenait le nom d'Alexandre II. Le schisme de Cadaloûs continuait toujours, grâce à l'appui des Allemands. Cependant un mouvement de retour vers le Pontife légitime commençait à se produire, sous Tinfluence de Tarchevêque Annon de Cologne. En attendant, au sein même du Sacré- Collège des Cardinaux, la défection s'était manifestée. Un cardinal nommé Hugues & surnommé le Blanc, esprit inquiet & mal équilibré, s'était jeté dans le parti de l'intrigant vulgaire dont le chancelier Guibert avait réussi à faire un antipape. Hugues le Blanc se donnait beaucoup de mouvement pour le faire triompher; mais il se heurta, entre autres résistances, à celle de l'abbé de Cluny & de son armée monastique. Ces légions se levèrent sur tous les points contre le transfuge, & lui firent une opposition puissante. Au reste, le cardinal égaré, heureusement incapable de suivre longtemps la même voie, se retourna bientôt vers le pasteur légitime. Alexandre II seconda miséricordieusement ce retour, &
n'hésita pas à confier à Hugues le Blanc une légation en Aquitaine (1063). Cela surprendrait peut-être s'il se fût agi d'une autre région; mais en Aquitaine, le Pape savait quelle était la puissance des moines clunisiens, dont les monastères se multipliaient de plus en plus dans ces contrées. Attendu leurs dispositions à regard du schismatique d'hier, Alexandre pouvait être sûr que tout faux pas de son légat, toute nouvelle déviation du droit chemin, serait aussitôt signalée au Siège Apostolique. C'était là un des* grands bienfaits de l'exemption monastique, dont Alexandre II sentait mieux que personne l'utilité. L'avenir aussi montrera que les Clunisiens ne s'étaient pas trompés dans leurs appréhensions au sujet du cardinal. Mais avant ce temps deux événements graves de la vie de l'abbé Hugues doivent nous arrêter : l'un est destiné à fournir à Cluny un nouveau centre d'adion en Aquitaine, aussi puissant que l'était déjà au comté de Toulouse l'abbaye de Saint-Pierre de Moissac ; l'autre mettra en lumière toute l'importance que Rome attachait précisément à cette exemption dont nous venons de parler.
En 1062, le vicomte Adémar de Limoges avait entrepris de remettre entre les mains de l'abbé de Cluny le puissant monastère de Saint-Martial. Cette antique abbaye jouissait encore quelques années auparavant d'une excellente réputation ; elle était de celles dont le concile de Limoges, tenu en 103 1 , pouvait dire « qu'elles marchaient dans le droit chemin, « & répandaient au loin le parfum de leurs bons exemples. « Ses abbés, soucieux de la régularité de leur monastère, « s'appliquaient plus à gagner les âmes qu'à acquérir des « biens caducs & périssables (i). » Mais il paraît que durant les trente années qui s'étaient écoulées depuis, le mal avait pénétré dans la famille de Saint-Martial; & en 1062, le vicomte Adémar, patron de l'abbaye, constatait que « la Règle de « saint Benoît n'y était plus observée, que les moines ven- « daient l'éleftion de leur abbé. » Le vicomte, dont les excès n'avaient pu obscurcir l'esprit de foi, en était venu à com-
(i) Labb. Concil, t. IX, col. 900.