CHAPITRE IX
Gautier de Beaujeu, sentant venir ses derniers jours, vint demander à Cluny même un asile où il pût les achever en paix. Il revêtit Thabit monastique, & fut enseveli dans Tabbaye(i). Cela se passait durant les premières années du gouvernement de Tabbé Hugues.
Malheureusement Drogon, successeur de Gautier de Beaujeu, se laissa entraîner dans une voie différente. Il savait bien que si la douceur & la condescendance des abbés de Cluny avaient ramené la paix entre l'église cathédrale & l'abbaye, aucun des droits conférés à celle-ci par le Pontife Romain n'était abandonné. La bulle d'Etienne X nous le prouve en effet. Drogon résolut d'avoir enfin raison de privilèges dont il ne voulait voir ni la source ni les graves motifs. Le meilleur moyen d'y parvenir lui parut être de profiter de l'absence de l'abbé Hugues, occupé alors à Saint-Martial, pour se présenter à Cluny accompagné d'une petite armée, sous prétexte d'y venir prêcher. Mais cette procession singulière, qui s'avançait « avec des lances en guise de cierges, » n'eut garde de se diriger vers l'église abbatiale; c'eût été une tentative par trop direfte. Drogon guida ses gens vers une église dédiée à saint Maïeul, & qui s'élevait à une faible distance de l'abbaye (2). Pourquoi ce choix? C'est qu'à ce moment, les habitations commençaient à se grouper autour du monastère, & formaient déjà une agglomération assez considérable. L'église Saint-Maïeul se trouvait contiguë à ces habitations, & pouvait d'abord paraître indépendante de l'abbaye. Drogon savait bien le contraire, puisqu'il y venait armé, prévoyant que les moines s'opposeraient à son entrée. Néanmoins la situation de cette église couvrait d'un certain prétexte l'entreprise de Tévêque de Mâcon ; mais c'était un prétexte faux de tous points (3). A cette époque tout ce qui
(i) GaïJia Christ. loc. cit.
(2) Cette église est devenue celle de Saînt-Jean-Baptiste, située sur le penchant de la colline à l'ouest du monastère.
(3) Nous n'avons pas ici donné à Téglise Saint-Maïeul le titre de première paroisse de Cluny, que lui attribue Penjon (Cluny, p. 22-23), sans doute d'après le manuscrit de Ph. Bouché. Nous n'avons pas vu l'ouvrage
existait sur le territoire de Cluny relevait de Tabbaye, comme nous l'expliquerons bientôt. Les privilèges des Papes s'appliquaient à toutes ces possessions, sur lesquelles nul évêque ne devait entrer pour y exercer quelque fonftion, s'il n'y était invité par l'abbé de Cluny. Plus que tout le reste, l'église de Saint-Maïeul, bâtie par les moines, leur appartenait & jouissait de cette exemption, que saint Grégoire VII
de celui-ci en 8 vol. in 8°, mais seulement en un volume, aujourd'hui déposé à la Bibl. Nat., & le seul qu'ait vu aussi M. Léopold Delisle. Dans ce manuscrit, dont la compilation en 8 vol. n'est qu'un développement fait à une date postérieure, d'après M. Penjon, Ph. Bouché s'exprime ainsi : « On peut soupçonner avec fondement que l'église de Saint-Jean-Baptiste, connue aujourd'hui (1791) sous le nom de Saint-Mayeul, fut la première paroisse de Cluny. » (I*''^ P. p. 30.) Il rappelle alors l'aventure de l'évéquede Mâcon, & ajoute : « On peut inférer de là que Saint-Mayeul a été la première église paroissiale de Cluny. » — C'est donc une supposition de Ph. Bouché, simplement. Mais le texte de VOrdo Cluniacensis (cap. lxix) ne nous permet pas de nous ranger à cet avis. Cet Ordo a été rédigé après la dédicace de l'église de la Sainte-Vierge située dans l'abbaye. Cela est clair d'après le chap. lxx de VOrdo : « Ecclesia S. Maria, domibus infirmorum contigua, dedicata est in honorem ejusdem Dei Genitricis & sandissimi ejus praesepii, in quo idem Dei &Hominis Filius pro salute generis humani jacuit, & infans vagiit, — Sanélorumque Omnium, & Sanétarum; cujus dedicationis dies decimo septimo calendas Oélobris habetur. » Ainsi cette église avait eu déjà sa dédicace, le 15 sept. ; or d'après un fragment cité par Mabillon {Annal, Bened, t. IV, p. 607) cette dédicace eut lieu en 1064. Donc Bernard n'a écrit son Ordo qu'après 1064, c'est à dire après l'affaire avec l'évéque de Mâcon. Mais que lisons-nous au chap. lxix? Nous voyons qu'en la fête de Saint Maïeul, les moines allaient en procession à cette même église que Drogon tenta d'envahir, & y chantaient la messe solennelle : seulement des frères convers y portaient alors « le calice, les burettes, la chasuble, une aube brodée d'or, les livres liturgiques, & tout ce qui était nécessaire à la célébration du saint Sacrifice. » Cela, en 1065 encore. Est-il vraisemblable que trois ans déjà auparavant cette église Saint-Maïeul fût paroissiale, quand on est obligé d'y porter jusqu'aux burettes pour dire la messe? Cela nous semble inadmissible. Bien plutôt croyons-nous que la paroisse primitive de Cluny était cette église de Notre-Dame, dont saint Hugues s'occupa quelques années plus tard, qui se trouve au centre même de la ville de Cluny, & qui existait déjà en même temps que l'église de Saint-Pierre avant même la fondation de l'abbaye. (Mabillon, Annal , Bened, t. 11, p. 494. — Cf. Cucherat, Cluny au XI^ siècle, 4® édit. p. xiv.)