CHAPITRE IX
Tels étaient les graves intérêts dont Tabbé de Cluny allait porter solennellement la cause devant le Pape & le concile romain. Cluny était alors la plus puissante abbaye de France, & si son exemption était amoindrie ou anéantie, aucun autre monastère ne pourrait plus se flatter d'échapper au même sort. Mais le droit était trop clair pour qu'il y eût un doute sur rissue de la plainte; Tabbé Hugues était résolu à demander une répression égale à l'outrage, & le Pape Alexandre II était avec lui en parfait accord sur ce point. Le Souverain Pontife consentit donc à l'envoi d'un légat en France, & pour cette mission Hugues obtint Thomme qu'il souhaitait, c'est à dire le cardinal Pierre Damien, évêque d'Ostie, dont l'énergie était connue (1). Celui-ci fit bien des difficultés avant d'accepter cette mission lointaine, dont il redoutait les fatigues pour son corps aflfaibli. «C'était, nous dit l'anonyme de Cluny, « un homme d'une austérité & d'une mortification singulières, « tout broyé des chaînes de fer qu'il portait, au point qu'il « pouvait à peine se soutenir, & que c'était pour lui une « grande souffrance de voyager à cheval. » Le vénérable abbé Hugues le connaissait depuis quelques années déjà; il le pressa tant cette fois que finalement le cardinal consentit à partir pour la France. C'était bien l'homme qu'il fallait dans Taffaire présente. C'était en effet à Pierre Damien qu'Alexandre H confiait de préférence les négociations où il fallait de la vigueur & du courage en même temps qu'une vertu à toute épreuve. Le Pape lui donna des lettres Apostoliques adressées aux archevêques de Reims, de Sens, de Tours, de Bourges & de Bordeaux, le recommandant à ces prélats comme l'homme le plus autorisé de l'Église Romaine après le Souverain Pontife, comme l'œil de l'Église & la ferme colonne du Siège Apostolique. C'était appeler sur la mission du légat l'attention de toute l'Église de France. De plus, Hugues de Cluny recevait d'Alexandre 11 une bulle confirmant tous les droits & privilèges accordés à ses
(1) V. pour le récit qui va suivre Patrol. lat. Migne, t. CXLV, col. 365 & suiv.« 8^8 & suiv.
prédécesseurs; mais on y lisait ces paroles significatives: « L'autorité du Siège Apostolique ne saurait souffrir que « personne au monde vienne, entreprendre sur les libertés « concédées par lui à quelqu'un de ses fils. Que les pères « de l'abbaye de Cluny, où qu'ils se trouvent, ne se croient « donc point soumis aux sentences de malédiftion ou d'ex- « communication portées par un évêque quel qu'il soit. Car « il nous paraît déshonorant que, sans Notre jugement, « quelqu'un ose anathématiser un fils du Siège Apostolique, « ainsi qu'on ferait pour le fils d'une Église quelconque de « rang inférieur. Que si l'on a contre eux de justes sujets de « plainte, & si l'affaire ne peut s'arranger autrement, l'on « doit demander humblement & attendre patiemment le « jugement du Siège Apostolique, par lequel nulle sentence « injuste ne saurait être prononcée(i). »
Toutes choses étant si bien préparées, le légat partit avec l'abbé de Cluny. Dans leur suite se trouvait un moine italien qui nous a laissé le récit complet de ce voyage, & nous le lui emprunterons en grande partie. Les dangers des passages des Alpes, le Saint-Bernard, l'aspefl du Mont-Blanc, ne furent pas capables désormais de fairejeculer Pierre Damien, malgré le triste état de sa santé. Il fallait aussi braver la fureur de Cadaloiis, que le cardinal avait récemment écrasé sous le poids d'un écrit célèbre, & qui faisait garder avec soin tous les défilés & les moindres passages. Néanmoins, protégée par Notre-Seigneur, toute la petite caravane put échapper aux dangers des montagnes & aux embiîches des hommes. Aux trois principaux voyageurs s'était joint un vénérable abbé, nommé Adrald, qui avait été autrefois moine à Cluny, puis prieur de Payerne; éloquent, savant, & d'une éminente piété, il gouvernait maintenant l'abbaye de Brème en Italie. Sans aucun doute il avait une parfaite connaissance des routes de la montagne ; car on suivait en ce moment le chemin de Payeme. Il mit ses connaissances au service des illustres voyageurs, & l'abbé de Cluny s'en rapporta spéciale-
(i) Bull. Cluniac. p. 17,