‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 85 sur 322 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

ment à sa prudence. Après bien des fatigues & des dangers, on laissa enfin derrière soi les Alpes & le Jura ; bientôt Ton atteignit Mâcon, dont Tévêque s*empressa de s'éloigner; enfin voici la vallée de la Grosne & Cluny. Au son des cloches & des chants sacrés, les moines^ vêtus d'aubes, vinrent en procession recevoir le légat & rabbé(i).

Pierre Damien voyait enfin ce Cluny si célèbre. 11 n'y entra pas sans émotion, & y trouva bien des sujets d'étonnement, au dire du moine clunisien que nous avons déjà cité & auquel nous empruntons encore ces lignes, quoiqu'un peu malicieuses : « Lorsqu'il vint à l'abbaye, ce nouveau « Grégoire, qui avait du premier l'éloquence sinon l'égalité « d'âme apostolique; lorsqu'il eut vu la douceur unie à « la sévérité; lorsqu'il eut admiré dans la même main la « verge & la houlette, il eut un moment d'étrange surprise. « Comment, pensait-il, cts moines peuvent-ils être saints & « vraiment fils des saints, en menant une si grande existence? « Mais pourtant comment ne seraient-ils pas saints & vrai- « ment dans la voie du ciel^ en soutenant avec tant d'allé- « gresse une charge si lourde, le poids d'une observance « aussi exafte? Un jour il remarquait l'abondance de la « table; mais le lendemain il admirait la sévérité du jeûne. « Cependant, se disait-il, si l'on pouvait unir en eux l'obéis- « sance & la mortification à un même degré, oh ! alors ce « serait une perfection vraiment apostolique. Il s'en ouvrit « au seigneur abbé, lui disant que si ses moines voulaient « seulement se priver deux jours de plus de fèves à la « graisse, il n'y aurait pas sous le ciel d'ermites plus austères. « Le vénérable abbé, qui savait admirablement garder en « tout la discrétion, lui répondit en souriant : — Très cher <f père, vous voulez, je le vois, augmenter notre couronne « en ajoutant à nos jeûnes; c'est à merveille. Mais il vous « faut d'abord porter le fardeau avec nous, seulement pen- <c dant huit jours; après quoi vous jugerez dans quelle « mesure il sera besoin d'y ajouter. Car enfin, il faut goûter

(i) Ordo Cluniac. cap. xxxiii.

« au plat avant de dire ce qu'il y manque de sel ; ainsi faut-il « bien mettre au moins le petit doigt à la besogne, pour « juger à bon escient du poids que portent les frères. — Le « cardinal se prit alors à réfléchir que ce poids était bien « au-dessus des ses forces, & ne parla plus de raggraver( i ). » Nous ne redirons pas les réflexions que le naïf écrivain ajoute à son récit sous forme de morale. I) s'y montre plus mordant qu'il nous serait permis de l'être, aujourd'hui que Pierre Damien est inscrit au nombre des saints.

Hugues de Cluny était moins sévère pour le légat, dont il estimait les vertus à leur prix. L'entretien des deux saints ne roulait pas uniquement sur l'observance monastique; le cardinal était tout occupé des luttes que soutenait l'Église, & auxquelles Alexandre II imprimait une direction de plus en plus viflorieuse. Les écrits pleins de feu de Pierre Damien avaient porté de terribles coups au schisme de Cadaloùs; & en ce moment même il était préoccupé d'un projet concerté avec Annon de Cologne pour amener la reconnaissance du pasteur légitime. Il s'agissait de réunir un concile qui déciderait entre Alexandre & l'antipape. Il faut bien dire que la démarche était pleine de dangers; le Pape & l'archidiacre Hildebrand n'avaient pas aché leur sentiment à ce sujet dans leurs lettres au trop entreprenant cardinal, Néanmoins la confiance d'Alexandre II restait entièrement acquise à Pierre Damien, qu'il forçait à conserver l'évêché d'Ostie, dont le cardinal eût désiré se décharger pour rentrer dans la solitude de Font-Avellane. Naturellement, dans les entretiens de ces deux vrais fils de l'Église, Pierre Damien & Hugues de Cluny, la conversation vint sur l'homme que l'Europe reconnaissait pour l'âme d'une lutte dont les proportions grandissaient chaque jour. Sous ces voûtes, sous ces cloîtres, Hildebrand avait habité, vécu de la vie monastique, & nous savons quelle aflèftion avait conçue pour l'abbé de Cluny ce grand homme, qui était un saint lui aussi. La stabilité sereine que l'union divine communiquait à l'âme de son

(i) 8ihl. Cîuniac. col. 460-463.

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