CHAPITRE X l6l
pas saluer aussi tous ceux qui travaillent en paix, sans s'inquiéter de savoir si leur ouvrage traversera les âges? Il leur suffit d'être certains qu'il restera présent au souvenir de Dieu(i).
A côté des copistes on lit, on étudie, & les prédécesseurs de Tabbé Hugues ont légué à leur monastère bon nombre d'ouvrages de toutes sortes dans ce but. Cluny conserve à part tous les volumes que lui a jadis acquis saint Maïeul (2) ; mais la bibliothèque s'accroît sans cesse. Pour assurer la conservation des livres, des mesures sévères sont prises. Ainsi Hugues lui-même, au rapport de Pierre le Vénérable, a décidé qu'aucun manuscrit ne serait prêté au dehors sans qu'un gage équivalent soit consigné entre les mains des moines de l'abbaye (3). Plus d'un religieux de Cluny sait le grec, & nous en retrouvons les traces dans les manuscrits de ce temps qui nous sont parvenus. On y étudie aussi l'allemand, attendu les rapports de l'abbaye avec la Germanie, & le nombre des moines originaires de ce pays, qui vivaient dans le grand monastère bourguignon. La langue arabe fait encore l'objet des études de certains religieux, tels qu'Anastase, oui tout à l'heure partira pour l'Espagne, où il ira prêcher l'Evangile aux Sarrazins. A Cluny l'on ne redoute pas les œuvres du païen Martianus Capella, ni ses traités sur les arts libéraux. Son livre porte même un nom connu dans Tabbaye; on l'appelle le livre de l'école, liber scbolaris, & pour le demander, il y a un signe particulier (4). Mais si on lit ainsi les auteurs païens, ce n'est pas par vaine curiosité; c'est pour acquérir une plus grande habitude de leur langue, & ensuite comprendre mieux l'Écriture Sainte & les Pères. C'est ce qu'explique un curieux monument du siècle suivant,
(i) Pour ces différents détails sur les manuscrits de Cluny, nous renvoyons aux catalogues dressés par M. Léopold Delisle, la Bibliothèque Nationale étant maintenant constituée l'héritière presque unique des débris de la bibliothèque clunisienne.
(2) Delisle, Inventaire des mss. fonds Cluni, p. 337, n® 3.
(3) Petr. Venerab. Epist, lib. IV, xxxvni.
(4) Ordo Cluniac. cap. xvii.
OÙ un clunisien & un cistercien dialoguent sur leurs observances respectives (i). Toutefois, comme jadis saint Odon, Tabbé Hugues reçut un jour un avertissement qui devait le mettre en garde contre la lefture que ses moines eussent faite de ces auteurs dans un autre but. Durant son sommeil, il crut voir des reptiles s'agiter sous sa tête ; & en s'éveillant, il trouva sous le chevet du lit un exemplaire de Virgile, qu'il jeta de côté (2).
La science sacrée tient donc le premier rang dans les études des moines ; & ils ont la liberté de conférer entre eux sur ce sujet dans des chambres séparées du cloître, que VOrdo appelle parlatoria. Souvent aussi le chapitre les entend traiter publiquement des questions relatives à l'Écriture Sainte ou à la vie spirituelle. C'est saint Bernard qui rappelle avec honneur ces conférences, auxquelles il a été admis à prendre part (3).
A un degré moins élevé, l'instruction est départie avec le même soin aux enfants qui grandissent sous l'habit monastique, & dont le nombre, du reste, n'a jamais été considérable à Cluny (4). Ces petits moines reçoivent le nom de frères, & l'on a plaisir à les voir venir exposer leurs désirs & leurs besoins au chambrier en personne. Ils ont leurs études, qui font partie de leur observance, tout comme la part qu'ils sont appelés à prendre aux cérémonies du chœur. Ils étudient ordinairement à voix haute (5). Ce petit troupeau
(1) Thcsaitr. Anecdoêf, Martène & Durand, t. V, col. 1573.
(2) Lehman voit dans ce récit une invention, par la raison que le même songe s'était présenté dans la vie de saint Odon ; « cela doit être un souvenir qu'on a dit insérer gratuitement dans celle de saint Hugues. » Pour notre part nous ne voyons pas pourquoi Dieu n'aurait pas signalé une seconde fois le même danger de la même façon. D'ailleurs les deux récits ne sont pas absolument identiques.
(3) S. Bernard. Apologia, cap. 11. « Ipsorum interfui collationibus ; saepe de Scripturis & salute animarum habui sermonem cum multis, & publice in capitulis, & privatim in cameris. »
(4) Recherches sur V esprit primitif de l'Ordre de Saint Benoit, par D. Lambelinot, de la Congr. de Saint-Maur, fin du xviii*' siècle.
(5) Statuta Lan/ranci, cap. i & xxii.
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