CHAPITRE X
est l'objet des soins du seigneur abbé. C'est lui qui entend leur confession, & il ne cède à personne ce ministère de salut, si important pour ces jeunes âmes. D'ailleurs, d'une manière générale, l'éducation des enfants de Cluny est si soignée qu'Udalric peut dire en ses Coutumes que pas un fils de roi n'en reçoit de meilleure. Par le fait, il se trouva des fils de rois parmi ces enfants. Henri, petit-fils de Guillaume le Conquérant, y reçut l'éducation des moines, pour devenir plus tard le vénérable évêque de Winchester, auquel Cluny fut redevable de grands bienfaits. Vers l'époque où nous sommes parvenus, nous remarquons le petit Jarenton, qui .deviendra abbé de Saint-Bénigne de Dijon (i), & sera pour saint Grégoire VII un compagnon & un ami des jours mauvais. Nous trouvons encore le petit Rainier, qui grandit, & qui sera un moine très instruit avant l'âge de vingt ans, philosophe distingué, bientôt cardinal & légat du Saint- Siège, avant de s'y asseoir lui-même comme successeur du bienheureux Urbain 11(2). Si nous appliquons ici la règle évangélique en jugeant l'arbre à ses fruits, nous trouvons dans cette parfaite éducation des enfants le plus bel éloge de la vie spirituelle & intelleftuelle à Cluny; car, saint Jean Chrysostome l'a dit, « savoir former l'âme des enfants est une science « qui dépasse de beaucoup celle du peintre, du statuaire, & « de tout autre artiste ou savant, quel qu'il soit (3). »
Mais pourquoi, nous dira-t-on, insister sur ces détails étrangers à saint Hugues lui-même, puisque nous ne faisons pas l'histoire de l'Ordre de Cluny? A cela nous répondrons que, loin de nous écarter de notre sujet, nous traitons là de choses qui y sont intimement liées. L'expérience a montré que les monastères étaient d'autant plus florissants que les études monastiques (nous ne disons pas la science pour la science) y étaient cultivées avec plus de soin. C'est qu'en effet ces études fournissent la doctrine sans laquelle il n'y a
(i)//tf/. ////. t. IX, p. 52.
(2) Annal. Bened, t. V. ann. 1099.
(3) S. Joann. Chrysost. t'n Mattb, hom. lx.
point de vie spirituelle. De plus elles ouvrent l'âme & combattent en elle un engourdissement qui lui serait fatal; car l'Écriture a dit que pour chercher Dieu, l'âme doit se tenir en éveil : Qui inquirttnt Dominum animadvcrtunt omnia{\). D'autre part, remarquons-le, c'est à l'abbé du monastère que ie patriarche des moines d'Occident a spécialement confié le soin de veiller à l'instruâion de ses fils. Saint Benoît a voulu que l'abbé fût spécialement dofte en la loi de Dieu, pour alimenter chez ses disciples la vie surnaturelle. 11 le rend responsable de tout le déchet qui pourrait survenir dans son troupeau. Dès lors il est évident que si ce troupeau est au contraire florissant & plein de vie, l'abbé doit en bénéficier aux yeux de Dieu, ainsi qu'il est écrit : Filins sapiens, doârina patris{2). Nous sommes donc autorisé à en juger ainsi pour l'abbé Hugues de Quny, & notre moine italien ne s'y est point mépris. Après avoir décrit le monastère, après avoir dit l'abondance de ses aumônes & l'empressement plein de foi de l'hospitalité offerte aux voyageurs, il ajoute :
« Le flot de ces œuvres saintes s'échappe de cette large ft source que la grâce du Saint Esprit a ouverte dans le cœur « du vénérable abbé. C'est à cette source très pure que les « moines puisent à loisir, & ses aftes comme ses paroles « sont une vraie bibliothèque où chacun peut apprendre à « vivre en véritable religieux, à garder l'ordre qui caraftérise « les choses divines. Son humilité le fait aimer, son caraftère « est affable pour tous, son visage empreint d'une majesté « sereine impose à tous respeft & admiration. Le Tout- « Puissant l'a rempli de sa crainte, enflammé de son amour, « & couronné des fleurs des vertus, pour lui confier le soin « de cette église, pour en faire le pasteur de ce troupeau. » Au regard des études monastiques, le goijt que Hugues avait eu pour lire & s'instruire dans son enfance, il le conservait & le développait toujours. Ses historiens nous disent
(i) Prov. XXVIII. 5.
{2)Ibid. XIII. I.