‹ Vie de Saint Hugues, abbé de Cluny, 1024-1109Chapitre 98 sur 322 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

toute sa vie ce sera là son grand moyen d'aftion au simple point de vue naturel. Hildebert, qui Ta vu & connu, déclare qu'on n'eût pu dire ce qui l'emportait en lui, de la prudence ou de la simplicité. Un fait qui se rapporte précisément à Tannée 1063 nous paraît propre à donner le commentaire de cette parole. Il y avait alors un comte d'Albon, nommé Guigue,dont l'âme se tournait vers le cloître; mais, avouaitil au saint abbé, un obstacle le détournait d'y entrer, c'était le sayon d'étamine que les moines portaient toujours sur la peau, & l'étoffe grossière de leur habit. Guigue avait été habitué dès l'enfance aux soyeux tissus de l'Orient^ qui étaient alors un des grands luxes de la chevalerie. Une peau d'agneau, si fine & si douce qu'elle fût, répugnait à ses mains délicates (i). Hugues ne s'étonna pas de cette contradidion entre la vie guerrière & des habitudes si molles; il s'occupa de seconder l'impulsion de la grâce, avec une discrétion pleine de finesse, & déclara au comte que sur ce point on ferait fléchir pour lui la règle commune. Guigue entra donc au noviciat. L'habit qu'il reçut des mains du seigneur abbé était fait d'étoffe bien douce, tout en gardant la coupe régulière ; & par dessous il put porter tout ce qu'il voulut de soie & de lin. Seulement il arriva au bout de quelques jours ce que le prudent abbé avait prévu. Le pauvre comte se fit honte à lui-même; sa singularité lui arracha d'abord des gémissements ; la patience miséricordieuse avec laquelle on supportait encore les saillies de son caraftère indépendant le confondit bientôt tout à fait. Des gémissements il en vint aux aftes, & endossa bravement une pelisse d'agneau; on la lui choisit bien fine. Mais tout cela n'était qu'extérieur; sous cette peau de brebis, il se sentait loup, tant qu'il porterait de la soie, si bien dissimulée qu'elle fût. Courage donc! Le voilà qui revêt un beau jour le terrible sayon d'étamine; il en avait la fièvre à l'avance; & de fait il

(i) Nous suivons pour ce récit la version de Rainald, & surtout celle de Gilon qui concorde parfaitement avec elle, tout en donnant des détails plus caraâéristiques & certainement puisés â bonne source. (Fol. 218 r*.)

y gagna d'abord nombre d'ampoules, puis s'y habitua comme à la peau d'agneau. Et la viftoire du bon Dieu avançait toujours. Il yavait pourtant encore des répugnances : la cuisine clunisienne ressemblait peu aux mets recherchés dont le comte avait l'habitude. Le fameux plat de fèves à la graisse, qui avait si fort choqué saint Pierre Damien, le choquait lui aussi, mais pour des raisons toutes différentes. Mais qu'est-ce que cela pour un homme qui a triomphé de rétamine & de la peau d'agneau? Et le bon Guigue donne le coup de grâce à toutes ses délicatesses en se mettant bravement au régime de tous ceux qui l'entourent. Hugues avait compté sur cette générosité vraiment chevaleresque, & il avait eu raison. L'obstacle qui eût fermé pour toujours au pauvre comte la carrière sainte, hors de laquelle il se fût peut-être perdu par la sensualité, Guigue l'avait franchi seul. Si cela eût demandé des années, on pourrait ne trouver là rien de bien héroïque; mais ce fut l'affaire de quelques jours. Dieu voulut faire voir toute l'étendue de la miséricorde que méritaient ces efforts courageux : vingt jours de cette pénitence furent tout ce que réclama la justice divine ; & au bout de ce court laps de temps, Guigue s'endormit dans le Seigneur, dans toute la ferveur de sa généreuse conversion. En habile pêcheur, Hugues avait amené ce beau poisson dans les filets du Seigneur Jésus pour l'éternité. Le trait resta célèbre à Cluny.

L'on comprend d'après cela que le saint abbé fût aimé de ses moines autant qu'il en était admiré. Sans doute il était inflexible à l'égard des natures rebelles ou indisciplinées, impatientes du joug & des mille exigences de l'observance{i). C'était le précepte même de saint Benoît; & contre ceux-là. Dieu lui donnait, comme au Prophète, « un front plus dur que le leur, un front de diamant {2). » Mais c'étaient là heureusement les cas les plus rares; & alors même on sentait que le maître qui réprimandait si sévère-

(1) Gilon. fol. 216 r-.

{2) Ezech. m, 8-9.

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