Première Partie. Chap. VI. sa
surtout frappé de la joie qu'il voyoit dans ces religieux , de leur détachement des choses de la terre , de l'ordre qui régnoit dans leurs prières et dans leurs offices , du mépris qu'ils faisoient de la vie , et du désir qu'ils avoient de mourir. Tout cela lui faisoit naître l'envie d'embrasser un pareil état.
Un jour étant entré chez les Barnabites , et réfléchissant sur le bonheur de ces religieux , qui , ayant renoncé aux soins des choses temporelles pour s'attacher uniquement à Dieu , avoient mis ce même Dieu dans une espèce d'obligation de s'en occuper pour eux , il se disoit à lui-même intérieurement : « Considère , Louis , quel grand bien procure la vie religieuse ! Ces Pères sont dégagés de tous les liens du monde , et loin des occasions de pécher. Le temps que les mondains emploient inutilement à la recherche des biens périssables et des faux plaisirs , ils l'emploient , et avec^mérite , à l'acquisition des biens solides , des biens éternels. Ils sont assurés que leurs fatigues ne resteront pas sans récompense. Les religieux sont donc vraiment de tous les hommes ceux qui sont le plus sûrement guidés par la raison , et qui se laissent moins tyranniser par les sens et par les passions. Ils n'ambitionnent point les honneurs ; ils estiment peu ce qui passe ; ils ne sont pas dévorés par l'ambition : l'un n'envie rien à l'autre ; toute leur satisfaction est de servir Dieu. Peut -on , après cela , être surpris s'ils sont dans la joie, s'ils ne redoutent ni la mort, ni le jugement, ni l'enfer ; ayant une conscience exempte de péché ? Le témoignage d'une bonne cons-
» cience les maintient clans la paix et dans cette »> tranquillité intérieure , d'où naît cette séré- » nité qu'on voit sur leur visage. Lespérance » bien fondée qu'ils ont des biens célestes , la » vue de Dieu au service duquel ils sont en- » gagés , les console de tout ce qui pourroit » les affliger. Et toi , Louis , que fais -tu ? à » quoi penses-tu ? Si cédant ton marquisat à » ton frère Rodolphe , comme tu l'as résolu , » tu demeures dans le monde avec lui , com- » bien de choses verras -tu, qui te déplairont? » si tu te tais , tu sentiras les remords de ta » conscience ; si tu parles , tu passeras pour » incommode , ou l'on ne tecoutera pas. Et w quand même tu deviendrois prêtre séculier , » obtiendras-tu ce que tu désires ? tu te met- » tras dans une obligation plus étroite de mener » une vie plus parfaite que celle des mondains ; » mais ne seras-tu pas exposé à de plus vio- » lentes tentations que les mondains eux-mê-
> mes ? Seras- tu affranchi de la servitude du y respect humain ? n'en sentiras- tu pas tout le » poids ? Si tu ne fréquentes pas les seigneurs , » tes parens , de quel œil te verront-ils ? si tu » les fréquentes , que deviendra ta première ré-
> solution ? Si tu consens à accepter des préla- » tures, ne te trouveras-tu pas encore plus em-
> barrasse d'affaires que tu ne l'es actuellement ?
> Si tu les refuses , tes parens te regarderont » comme un homme qui n'est bon à rien ; ils
> diront que tu fais le déshonneur de la famille.
> Au contraire , si tu te fais religieux , tu re-
> tranches d'un seul coup tous les obstacles ;
> tu te délivres du respect humain , et tu te ■ mets dans un état de paix et de tranquillité , - où tu serviras Dieu avec plus de perfection, »