Première Partie. Chap. VI
Telles furent les réflexions qui occupèrent alors l'esprit de Louis , comme il le racontoit ensuite. Il en étoit si rempli , que les personnes de la Maison s en aperçurent , et conclurent qu'il avoit en tête quelque grand projet ; mais personne n'osoit lui demander de quoi il s'agissoit. Enfin , après avoir fait à Dieu bien des prières à cette intention , et plusieurs ferventes communions ; persuadé que Dieu l'appeloit à cet état de vie , il résolut de quitter tout-à-fait le monde , et d'entrer dans un Ordre , dans lequel il eût non-seulement le vœu de chasteté à garder , mais encore ceux d'obéissance et de pauvreté évangélique. Comme il n'avoit pas encore treize ans accomplis , et qu'il ne pouvoit point encore exécuter son projet , il ne voulut se décider pour aucun Ordre religieux en particulier , ni faire part de sa résolution à personne.
Mais il commença à mener , au milieu du monde , la vie d'un religieux. 11 se tenoit retiré dans sa chambre, dans laquelle il avoit coutume d'avoir toujours du feu à cause de sa foible santé ; mais alors il défendit d'en allumer dans son appartement. Cependant quand la bienséance l'obligeoit de se chauffer avec la compagnie, il savoit se placer toujours de façon à n'en point profiter. Si quelqu'un lui app'ortoit quelque remède contre l'enflure de ses mains , causée par le froid , il en témoignoit beaucoup de reconnoissance, et n'en usoit point , afin de ne pas perdre l'occasion de souffrir quelque chose pour l'amour de Dieu. Il évitoit avec soin les lieux d'assemblées , et surtout les spectacles et les grands repas ; quoique , pour le distraire , le marquis son père ne manquât pas
de l'y inviter , et témoignât n'être pas content de ne point l'y voir. Tandis que toutes les personnes du palais se rendoient aux invitations du marquis , Louis restoit seul ; il s'occupoit à méditer , ou à s'entretenir , avec quelques savans , de dévotion ou de littérature.
Un jour le marquis son père voulut le conduire à Milan , pour lui faire voir la revue qu'on y faisoit de la cavalerie de l'Etat. Louis n'ayant pu se dispenser d'y accompagner son père , après les ordres qu'il en avoit reçus , trouva moyen de s'en dédommager. D'abord , il refusa la place qu'on lui présentoit , d'où il eût pu voir plus commodément cette revue ; ensuite , autant qu'il lui fut possible , il tint les yeux fermés , ou fixés d'un autre côté.
On peut donc assurer que Louis passa tout le temps de la première jeunesse sans être enfant , puisqua cet âge , on n'eut jamais occasion de remarquer en lui aucune légèreté. Il eut toujours en horreur la lecture de livres peu honnêtes ou frivoles ; la vie des Saints écrite par Surius ou par Lipoman ; Sénèque , Plutarque et Valère-Maxime , étoient ses auteurs favoris. Dans l'occasion , pour exhorter les autres à une vie chrétienne , ou du moins moralement bonne , il se servoit des exemples qu'il avoit lus dans ces auteurs. Les discours qu'il tenoit sur la vertu et sur des matières de piété étoient si judicieux , et l'on étoit si surpris de l'éloquence et de la ferveur avec lesquelles il en parloit , qu'on ne doutoit pas que le savoir de ce jeune homme ne fût surnaturel , tant sa capacité surpassoit son âge. Il arrivoit de là que des gens de son palais , témoins de ses actions , auroient souhaité trouver en lui une conduite