CHAPITRE VII
Louis retourne avec son père a Châtillon y oie il continue a mener une vie très -mortifiée : il est préservé presque miraculeusement d un incendie,
\J uand le marquis eut fini le temps de son gouvernement de Montferrat , il revint à Châtillon avec toute sa famille. Louis continua les exercices de son austère pénitence ; il les augmenta même au point qu'on étoit surpris qu'il ne contractât pas quelque grande infirmité qui achevât de l'abattre 5 et que ses parens, témoins de tout cela , ne songeassent pas à y mettre ordre et à le modérer. Outre l'incroyable abstinence que nous l'avons vu commencer à Mantoue , il s'imposa plusieurs jeûnes dans la semaine : savoir , le samedi à l'honneur de la sainte Vierge ; et le vendredi au pain et à l'eau en mémoire de la passion du Sauveur. Ces jourslà , il ne prenoit pour son dîner que trois tranches de pain bien légères trempées dans de l'eau, et rien de plus : le soir une tranche de pain rôti , aussi trempée dans l'eau , étoit toute sa collation. Les mercredis , s'il ne jeûnoit pas au pain et à l'eau , il suivoit au moins la pratique de l'Eglise. Outre ces trois jours de jeûne , il en avoit encore d'extraordinaires , selon que l'occasion ou la dévotion les lui inspiroient.
3o Vie de S. Louis ï>e Gonzague.
Il mangeoit ordinairement si peu , que quelques personnes de la Cour, surprises qu'il pût vivre , prirent un jour , sans qu'il s'en aperçut , le parti de peser la nourriture qu'il avoit coutume de prendre dans un repas : ces personnes ont déposé juridiquement , que le pain et le reste n'alloient pas à une once ; ce qui est si fort au-dessous du besoin ordinaire de la nature , qu'on est forcé de dire que Dieu le soutenoit miraculeusement pour le faire vivre , comme nous lisons de quelques autres Saints; puisqu'il n'est pas possible qu'un homme , sans un secours extraordinaire , conserve sa vie , en prenant si peu de nourriture.
Il avoit encore coutume de choisir à table , par préférence , les mets qui lui sembloient les moins bons ; et, après en avoir un peu goûté, il les laissoit , sans toucher aux autres. Il voulut même , les dernières années de sa vie , qu'on pesât le peu qu'il prenoit , lorsqu'il ne jeûnoit pas, assurant qu il n'en falloit pas davantage pour sa subsistance , et laissant le reste comme superflu.
A de si rigoureuses abstinences , il joignoit bien d'autres austérités ; il prenoit la discipline jusqu'au sang , au moins trois fois la semaine ; et les dernières années qu'il passa dans le siècle , cela lui arrivoit tous les jours , même plusieurs fois par jour. N'ayant pas d'abord de discipline , il se servoit , pour la remplacer , de tout ce qui setrouvoit sous sa main, d'une corde, et même, comme on l'assure , d'une chaîne de fer. Il netoit pas rare de trouver , en faisant son lit , des instrumens de pénitence cachés sous les oreillers ; et plus d'une fois , on montra à la marquise ? sa mère , des disciplines tout ensanglan-
Première Partie. Chap. VIL 3i tées. Le marquis l'ayant su , lui en fit des reproches , et dit avec émotion à la marquise : Cet enfant veut se donner lui-même la mort. Souvent Louis mettoit sous les draps de son lit quelques morceaux de bois , afin de souffrir , même en dormant. Pour tenir le jour son corps dans une mortification continuelle , au lieu de cilice , il s'était fait une ceinture de molettes d éperon, dont les pointes , pénétrant dans sa chair délicate , lui causoient un cruel tourment. On peut conclure de tout cela quelle étoit l'application de Louis à s'avancer dans la vie spirituelle , puisque , sans aucune instruction humaine , à l'âge de treize ans et demi , dans le sein des délices , il traitoit son corps avec tant de rigueur.
Sa ferveur ne se bornoit point à ces mortifications corporelles ; il s'appliquoit aussi aux exercices spirituels , et surtout à l'oraison. A son lever, il en faisoit une heure , qu'il mesuroit plus sur sa ferveur et sa dévotion que sur sa montre. Il récitoit ensuite ses prières vocales accoutumées ; il entendoit une messe, et quelquefois plusieurs ; souvent il les servoit âvôê un goût et une satisfaction sensibles. Il assistait aux offices divins chez les religieux du lieu où il se trouvoit , et les édifioit par son exemple. Le reste du temps il se tenoit ordinairement renfermé , lisant et méditant quelques livres spirituels. Le soir , sa coutume étoit , avant de se mettre au lit , de passer une heure en oraison , quelquefois deux. Ses valets de chambre qui attendoient dehors , loin de s'en ennuyer , restaient dans l'admiration ; et regardant quelquefois par les fentes de la porte ce que leur maître faisoit , excités par son exemple , ils se mettaient eux-mêmes à prier. B 4
Zi Vie de S. Louis de Gonzague.
Il ne se contentoit pas de l'oraison du matin et du soir ; il en faisoit encore la nuit. Sortant de son lit , tandis que tout le monde reposoit , il se mettoit à genoux , en chemise, au milieu de sa chambre , et passoit une bonne partie de Ja nuit en contemplation. Cela lui arrivoit, nonseulement pendant l'été , mais encore au plus fort de l'hiver , qui , dans la Lombardie , est très-rude et très-piquant. Transi de froid , il trembloit des pieds jusqu'à la tête ; de façon que son recueillement en étoit troublé : mais s'imaginant que ce trouble étoit une imperfection , il résolut de le vaincre , et se fit à cet effet tant de violence , que presque privé du sentiment , il ne s'apercevoit plus du froid. Il est cependant vrai que son corps demeuroit si abandonné des esprits vitaux , et si affoibli , que n'ayant pas la force de rester à genoux , et ne voulant pas s'asseoir ni s'appuyer , il tomboit sur le plancher de sa chambre ; et ainsi prosterné , il continuoit sa méditation.
Il est étonnant que ces excès ne lui aient pas occasioné quelque grande maladie , ou qu'on ne l'ait pas trouvé mort de froid. C'est de cette violence que Louis se fit pour se maintenir dans le recueillement , qu'il contracta le mal de tête qui lui dura sans relâche le reste de sa vie. Pour pouvoir souffrir , à l'imitation de Jésus-Christ , et se conformer en partie à son couronnement d'épines , non-seulement Louis ne chercha aucun remède propre à diminuer ce mal de tête; il s'étudioit même à le conserver et à l'augmenter , pour que cette douleur le fît souvenir de la passion du Seigneur , et fût pour lui une occasion de mériter, sans être un empêchement à tout ce qu'il avoit d'ailleurs à faire.
Première Partie. Chap. VIL 33 Un jour , il lui arriva qu'accablé de ses douleurs , il fut obligé de se mettre au lit plutôt que de coutume ; se souvenant alors de n'avoir pas dit à son ordinaire les sept psaumes pénitentiaux , il prit la résolution de ne point fermer l'œil qu'il ne les eût récités. A peine eutil fini , que vaincu par le mal de tête et par le besoin de sommeil , il s'endormit sans penser à éteindre sa lumière , laquelle en se consumant mit le feu au lit : insensiblement le feu se communiqua des rideaux à la paillasse et au matelas : or , pendant que tout cela brûloit, Louis s'éveilla ; et sentant une excessive chaleur , il crut d'abord avoir la fièvre. Il le crut d'autant plus aisément , qu'il s'étoit couché avec un grand mal de tête. Il chercha donc à se rendormir , ce qui ne lui fut pas possible; enfin , se sentant suffoqué par la fumée et par la chaleur r il fut obligé de se lever , et de sortir de sa chambre pour appeler du monde. A peine fut-il sur le pas de la porte , que la flamme s'éleva et brûla le reste du lit*
Les soldats de la garde qui accoururent , jetèrent par la fenêtre , dans les fossés , les restes du lit enflammé , et empêchèrent ainsi l'incendie de tout le palais. Il n'est pas douteux que si Louis eût différé un moment de plus à sortir du lit , il y aurait péri , brûlé par les flammes ou étouffé pat la fumée ; d'autant plus que la chambre é'coit petite et fermée. Mais Dieu qui l'avoit choisi pour la religion , sachant ce qui avoit donné occasion à ce danger , voulut l'en garantir par une providence singulière. Tout le monde fut persuadé que , dans le fait , il y avoit du miraculeux.
Il avoit déjà éprouvé la protection particu-
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lière de Dieu sur lui , pour des choses qui ]<• touchoient personnellement , ou qui intéressoient sa famille : aussi avoit-il d'abord recours à la prière , remettant le tout entre les mains de Dieu , et le conjurant , lui , à qui tout est connu , de vouloir bien conduire les choses selon qu'il jugeoit être le mieux. Son espérance ne fut jamais trompée : il en racontoit lui-même une preuve qui tient du merveilleux : Je n'ai jamais recommandé d'affaire a Dieu , disoit-il , grande ou petite , qui n'ait été terminée comme je Vavois souhaité : quoique ce que je demandois eût de grandes difficultés , et parût , au jugement des autres , absolument désespéré.
Ce soin de traiter fréquemment avec Dieu , acquit à Louis un don qu'il estimoit par-dessus tout : la facilité avec laquelle il méprisoit et comptoit pour rien tout ce qui frappe le monde. Ainsi , quand il voyoit briller lor et l'argent dans les palais des princes; quand il remarquoit dans leurs Cours les servitudes des courtisans et autres choses pareilles , il étoit obligé de se faire violence pour ne point éclater de rire ; tant il trouvoit tout cela vil , méprisable , et absolument indigne d'être si fort estimé des hommes. Quelquefois , s'entretenant confidemment avec la marquise sa mère , il lui témoignoit sa surprise de ce que tous les hommes n'embrassoient pas l'état religieux. Il ne voyoit pas , disoit-il , ia raison qui les en empêchoit , puisque les avantages qu'on trouve dans letat religieux , nonseulement pour la vie présente , mais encore pour l'autre , sont si clairement démontrés ; tandis qu'au contraire les biens du monde ne produisent que des peines pour le présent et des regrets pour l'avenir. C'est de ces discours
Première Partie. Chap. VII. 35 avec sa mère qu'il concluoit ce qu'il exécuta dans la suite , sans vouloir alors s'en ouvrir davantage avec elle.
Louis n'avoit d'autres entretiens qu'avec quelques ecclésiastiques et quelques religieux de Châtillon. Dès qu'il apprenoit l'arrivée d'un religieux , il ne tardoit pas à l'aller voir , pour s'entretenir avec lui des choses de Dieu. Il étoit surtout bien satisfait , quand il arrivoit quelque père Bénédictin de la congrégation du Mont- Cassin. Il avoit une égale estime pour quelques pères de l'Ordre de Saint-Dominique , qui , pendant l'été , venoient passer leurs vacances à Châtillon.
L'un d'entre eux , le R. P. Claude Fini , professeur de théologie , qt célèbre prédicateur , ayant été juridiquement interrogé au tribunal de levêque de Modène , peu avant de mourir , s'exprima ainsi : « A l'occasion des vacances que mes confrères et moi venions passer à Châtillon , j'ai connu le seigneur Louis de Gonzague , à qui le marquisat de Châtillon appartenoit : la marquise sa mère prenoit même plaisir à le faire converser avec nous , et avec moi en particulier. Je sortois toujours ravi et édifié de ses discours et de toute sa personne. On voyoit briller en lui une sainteté exemplaire . une humilité admirable. Il faisoit souvent l'éloge du détachement des grandeurs et des dignités mondaines. Un jour il me dit : Il ne convient pas qu'a cause de notre naissance nous fassions si fort les grands ; car enfin les cendres d'un prince ne se distingueront pas de celles d'un pauvre , si ce n'est peutêtre par une grande puanteur. Dans un âge si tendre il ne laissoit rien voir d'enfant. Sou-
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» vent il avoit à la bouche ces paroles : O Dieu ! » je voudrois bien vous savoir aimer avec toute » la ferveur que mérite votre souveraine majesté ; » et je suis fâché que les chrétiens vous témoi- » gnent tant d'ingratitude ! Sa joie éclatoit » quand on lui apprenoit que quelqu'un avoit » embrassé le parti de la religion ; elle alloit » même au point que son visage , par sa serein nité , paroissoit changé. Quelquefois on l'en- » tendoit s'écrier avec des sanglots entre-coupés: » O ! quelles délices doit- on goûter dans le ciel , » puisqu'on en trouve tant a en parler ici-bas ! » Je l'ai de temps en temps accompagné à le- » glise ; quelque jeune qu'il fût , il paroissoit » plus édifiant encore que d'anciens religieux. 5> S'il fixoit ses regards sur quelque tableau de » Saint ou de Sainte , c etoit avec une telle atten- » tion , qu'il sembloit presque hors de lui-même ; » de manière que si dans ce moment on l'appe- « loit , il ne répondoit rien , à moins qu'on ne » revînt à la charge. Il m'a dit plusieurs fois » qu'il avoit une dévotion particulière à la très- » sainte Vierge , et qu'il lui suffisoit de l'en- » tendre nommer pour sentir son cœur ému » de tendresse. Je ne l'ai point vu depuis qu'il » s'est fait religieux ; mais à sa conduite on » connoissoit aisément qu'il vouloit quitter le « monde. »