CHAPITRE VIII
Louis accompagne le Marquis son père en Espagne. Vie qu'il mené a la Cour,
JL)ans l'automne de l'an i58i , Marie d'Autriche j fille de l'empereur Charles V , et femme
Première Partie. Chap. VIII. 3j de l'empereur Maximilien II , passa par l'Italie pour aller en Espagne auprès de Philippe II son frère. L'Impératrice ayant désiré que le marquis et la marquise l'accompagnassent dans ce voyage , ils menèrent avec eux trois de leurs enfans , Louis , Rodolphe , et une fille nommée Isabelle. Louis avoit alors treize ans et demi. Dans ce voyage d'Italie en Espagne , il fit régi>lièrement ses méditations accoutumées , et ne relâcha rien de sa ferveur. Par mer comme par terre son esprit étoit toujours occupé de Dieu. Un jour il entendit dire sur la galère qu'il montoit , qu'on avoit à craindre d'être pris par les Turcs ; il s'écria : Plût au ciel que nous eussions l'occasion de souffrir le martyre !
Arrivés à la Cour , Louis et son frère furent nommés pages d'honneur du prince Don Jacques , fils du roi catholique Philippe IL Pendant que Louis fut en Espagne , ( il y fut plus de deux ans , ) il s'appliqua à l'étude des belleslettres. Un prêtre fort savant lui enseignoit la Logique. Un mathématicien du roi lui enseigna la Sphère. L'après-dîné , il prenoit des leçons de Philosophie et de Théologie naturelle. Il fit de si grands progrès dans toutes ces sciences , qu'à son retour d'Espagne , passant par Alcala , et se trouvant à une thèse de Théologie , à laquelle présidoit le père Gabriel Vasquier ? ( qui fut dans la suite son professeur de Théologie au collège romain , ) invité à argumenter , il s'en acquitta , malgré sa jeunesse , d'une façon à étonner les auditeurs.
Le saint jeune homme s'aperçut que ses devoirs de cour et ses études lempêchoient de vaquer , comme il le souhaitoit , à ses exercices soirituels. Dans les commencemens il ne trou-
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voit pas même le temps pour faire ses oraisons ordinaires et fréquenter les sacremens selon sa coutume ; d'où il arrivoit que l'ardent désir qu'il avoit d'abandonner le monde, sembloit, comme sa ferveur , se refroidir. Il résolut donc , aidé de la grâce divine , de ne point se rendre esclave du respect humain , et de mener à la Cour une vie sainte et religieuse. Il choisit pour son confesseur le père Ferdinand Paterno , jésuite sicilien , qui se trouvoit alors à Madrid , et sous sa direction il se confessoit et communion fréquemment.
Sa modestie dans les rues étoit si parfaite, qu'il n y levoit jamais les yeux ; de façon qu'étant religieux , il n'auroit pu aller seul , ni à Ghâtillon où il étoit né , ni à Madrid où il avoit longtemps vécu. Il se faisoit toujours accompagner, pour n'être pas obligé de se distraire dans ses oraisons , en demandant les rues où il devoit aller. Un fait qui prouve encore combien Louis étoit retenu dans ses regards , c'est que , dans le voyage qu'il fit d'Italie en Espagne avec l'impératrice , et pendant tout le temps qu'il la servit à la Cour , où il avoit occasion de la voir presque chaque jour , soit de loin , soit de près ; sa modestie fut telle , et son empire si parfait sur ses yeux , qu'il avoua n'avoir pas envisagé une seule fois cette princesse , de sorte qu'il lui eût été impossible de la reconnoître parmi les dames de la Cour. Tout le monde sait cependant combien il est naturel de chercher à connoître certains personnages , et avec quel empressement on court aux lieux où ils passent pour satisfaire sa curiosité.
Dès lors Louis prenoit plaisir à porter des habits usés ; chose dont les gens du plus bas
Première Partie. Chap. VIII. 39 étage auroient eu honte : mais notre Saint, qui méprisoit le monde , s'inquiétoit fort peu de ce que le monde pouvoit dire de lui ; au contraire , quand par Tordre du marquis , son père , on lui avoit fait quelque habit neuf, il différoit tant qu'il pouvoit de le porter ; et quand il lavoit mis une fois ou deux , il ne manquoit pas de prétexte pour ne s'en plus servir , et reprenoit ses anciens habits. Il ne portoit point de collier d'or , ni d'autres ornemens pareils , en usage à la cour d'Espagne ; parce que , disoit-il , ce sont des pompes du monde , et qu'il ne vouloit pas être au monde , mais à Dieu. Cette façon de penser lui occasiona quelques désagrémens de la part de son père ; dans les commencemens surtout , il ne pouvoit lui passer ces singularités , persuadé qu'elles lui faisoient déshonneur et à sa Maison : mais vaincu par la constance de son fils , il admira lui-même ce qu'il n'avoit pas la force d'approuver.
Les discours de Louis avec les Seigneurs de la Cour étoient graves et religieux. Quand on le voyoit arriver , chacun se composoit. Ils savoient que , soit par badinage , soit autrement, on ne pouvoit rien dire en sa présence qui ne fût décent : aussi avoient-ils coutume de dire de lui , et ce mot avoit passé en proverbe , que le petit marquis de Châtillon n'étoit pas un composé de chair. Un jour le prince don Jacques étant à une fenêtre , et se trouvant incommodé d'un grand vent , se tourna du côté -d'où il souffloit, et , par une vivacité puérile , il s'écria : Vent , je t'ordonne de ne plus my incommoder. Louis qui laccompagnoit lui dit sagement à cette occasion : Votre altesse peut bien commander aux hommes , et ils lui obéiront ;
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mais elle ne peut commander aux élémens , parce qu'ils n'appartiennent qu'à Dieu , a qui votre altesse elle-même est obligée d'obéir.
Pendant son séjour en Espagne , il lui tomba sous la main un petit ouvrage du père Louis de Grenade , qui enseignoit la méthode de faire l'oraison mentale. Cette lecture lui fit prendre la résolution de ne quitter jamais l'oraison, qu'il u'en eût fait une de suite sans aucune distraction. Il se mettoit donc à genoux selon sa coutume , «ans jamais s'appuyer , et commençoit sa méditation. Si après une demi-heure ou trois quarts-d'heure son esprit se laissoit aller à une distraction , il regardoit comme non-avenu tout le temps écoulé , et recommençoit sa méditation. Il lui arriva plus d'une fois de passer ainsi des cinq heures et plus en oraison. Pour n'être point détourné, soit par les siens , soit par d'autres personnes , il se retiroit dans une chambre obscure , où l'on tenoit ordinairement le bois de chauffage ; s'il n'y étoit pas commodément , il s'y tenoit du moins avec beaucoup de plaisir, parce qu'il pouvoit s'y appliquer à la prière sans être interrompu. Cette conduite lui attira des reproches de ses parens ; mais Louis qui estimoit plus les visites célestes dont Dieu le favorisoit , que les visites de ses parens et amis , tint bon contre le respect humain ; et jamais il ne voulut consentir à interrompre ses exercices spirituels. Il aima mieux passer pour incivil , pour sauvage auprès des hommes , que d'être moins djvot auprès de Dieu. Ses amis s'en étant aperçus , cessèrent de lui rendre certains devoirs de civilité. Et Louis , délivré des visites inutiles , suivit avec plus d'application et de tranquillité les exercices que lui inspiroit sa
Première Partie. Chap. VIII. 41 piété. Selon quelques historiens , on a converti en chapelle cette chambre obscure qui servoit d'oratoire à notre Saint durant son séjour à Madrid.