CHAPITRE XVI
Louis renonce au Marquisat , et prend l'habit ecclésiastique.
xV peine le marquis eut-il donné à Louis la permission de suivre sa vocation , que le bruit s'en répandit dans tout Châtillon. Ses vassaux, en apprenant cette nouvelle , témoignèrent leur douleur par les larmes les plus sincères ; et le peu de jours quil fut obligé de rester encore à Châtillon , dès qu'il se montroit au dehors , tout le monde s'attroupoit pour le voir et le saluer. Les personnes qui avoient les entrées plus libres au palais , ne purent s'empêcher de lui dire, les larmes aux yeux : Seigneur Louis , pourquoi nous abandonnez-vous ? Vous avez un si bel Etat , et des vassaux qui vous sont si dévoués ! Outre l'amour naturel qu'ils ont pour leur Prince > ils en ont un tout particulier pour votre personne. Tous , tant que nous sommes , nous n'avons d'espérance qu'en vous ; et au moment que nous croyons entrer sous votre gouvernement, vous nous quittez ! A quoi Louis se contenta de répondre : Je vous dis a tous que je veux nie retirer pour gagner une couronne dans le ciel. Il est difficile h wi grand de la terre de se sauver. On ne sauroit servir deux maîtres ,
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Dieu et le monde. Je pense a assurer mon salut : faite s -en tous de même.
Louis auroit bien souhaité de pouvoir sortir au plutôt de la maison paternelle , pour se retirer dans la maison de Dieu ; mais il fut obligé de différer encore pendant quelques semaines , soit pour attendre le retour de la marquise , sa mère , qui étoit allée à Turin rendre visite à Tlnfante duchesse de Savoie , soit pour terminer l'affaire de sa renonciation , à laquelle , par ordre de l'Empereur , les plus proches parens de la maison de Gonzague dévoient assister , parce qu'au cas que la ligne du marquis vînt à manquer d'héritiers directs , ils pouvoient avoir des prétentions à ce marquisat. Gomme la plupart de ces seigneurs demeuroient à Mantoue, par égard pour eux , le marquis, quelque malade qu'il fût , s'y fit transporter. A son départ de Châtillon avec Louis , non-seulement on vit tous ceux de la Cour fondre en larmes , mais encore le deuil fut universel. Partout où les voitures passoient , comme on savoit que Louis ne reviendroit plus à Châtillon , on s'empressoit de le voir pour la dernière fois. Chacun rapportoit quelque trait de vertu qu'il avoit admiré en lui ; et tous s'accordoient à le regarder comme un Saint.
Louis fut environ deux mois à Mantoue. La cause du long séjour que Louis fut obligé d'y faire , vint de ce que dans l'acte de renonciation il y avoit une réserve de quatre cents écus à sa disposition ; or , le marquis , son père , ayant su du recteur du collège que chez les Jésuites on ne permettoit pas qu'aucun particulier gardât rien pour son usage personnel , il ne voulut plus que Louis fît cette réserve , disant qu'il n'y avoit
Première Partie. Chap. XVI. y 7 consenti , qu'autant qu'il avoit cru que son fils auroit la disposition entière de la pension. Louis s'embarrassoit peu de ce qu'on mettroit dans l'acte ; mais quelques docteurs observèrent au marquis que lEmpereur ayant passé la renonciation avec cette charge , on ne pouvoit l'anéantir sans risquer d'infirmer le reste de l'acte. Tandis qu'on s'occupoit de part et d'autre de cette discussion , plusieurs jours précieux s'écoulèrent au grand regret de Louis.
Il obtint enfin que l'acte fût dressé sans cette clause , consentant qu'on y insérât , pour sa validité , toutes les conditions qu'on voudroit. Tout le monde étant d'accord , on s'assembla , le matin du 2 novembre i585 , au palais de Saint-Sébastien , où le marquis avoit son logement. Le prince don Vincent , fils du duc de Mantoue , et le seigneur Prospère Gonzague, en qualité de parens les plus proches , se trouvèrent à cette assemblée , ainsi que plusieurs autres seigneurs alliés à la famille. L'acte de renonciation fut dressé en présence de toute cette assemblée , où se trouvèrent aussi d'autres personnes, et tous les témoins requis. C'est sur les rapports de ces témoins oculaires , qu'on sait que pendant tout le temps qu'on mit à dresser et à lire cet acte , le marquis , accablé de sa douleur 5 ne cessa de pleurer amèrement; et qu'au contraire , on lisoit sur le visage de Louis la satisfaction qu'il goûtoit d'être enfin parvenu au terme de ses désirs. Le seigneur Prospère Gonzague assuroit ne l'avoir jamais vu si gai , quoiqu'un moment auparavant il eût essuyé bien des railleries de la part de ceux qui accompagnoient le prince Vincent.
A peine l'acte fut-il revêtu de toutes ces for»
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malités , que Louis , dégagé des pensées des choses terrestres , se relira dans sa chambre , et passa plus d'une heure à genoux , à remercier le Seigneur qui 1 avoit rendu digne de posséder enfin le trésor de la pauvreté , qu'il avoit tant désiré. Il se sentit alors comblé de tant de douceurs et de consolations spirituelles , qu'il avoit coutume de compter cette faveur parmi les visites et les grâces les plus singulières qu'il eût reçues de la bonté de Dieu.
Quand Louis eut fini de remercier le Seigneur , il appela dans son appartement un prêtre très-respectable qu'il avoit amené de Châtillon , et lui fit bénir un habit de Jésuite : alors il se dépouilla lui-même de ses vêtemens séculiers ; et , s'étant revêtu de ce nouvel habit , il entra dans la salle où les seigneurs ses parens étoient à table. À ce spectacle , tous s'attendrirent jusqu'aux larmes ; le marquis surtout , malgré les efforts qu'il se faisoit , ne put arrêter les siennes tout le temps que dura le repas. Louis, avec une modestie pleine de satisfaction , prit de là occasion de dire un mot des périls que l'on court dans le monde , de la vanité des biens passagers de cette vie , des difficultés que rencontrent les grands et les princes à faire leur salut : il parla avec tant de sagesse et d'autorité, que tous ces seigneurs leeoutèrent avec vénération ; et long-temps après, on se rappeloit encore le discours qtfit tint alors.