CHAPITRE XVII
Louis prend congé de ses parens y part pour Rome y et entre au Noviciat.
JLje 3 novembre , Louis prit congé du duc de Mantoue et de toute la Cour. Le même jour au soir , il demanda à genoux , et avec beau^ coup d'humilité , au marquis son père et à la marquise sa mère, leur bénédiction. On peut se figurer combien une pareille cérémonie leur dut coûter , surtout à son père. Le lendemain matin , il prit la route de Rome avec le cortège que le marquis lui avoit donné. Il est difficile de s'imaginer combien peu Louis parut tenir à la chair et au sang , dans les adieux qu'il faisoit. Quoique touché de voir tout le monde en larmes 5 il n'en répandit aucune. Son frère Rodolphe , à qui il venoit de céder le marquisat , alla le conduire jusqu'au Pô v où , après s'être embrassés , ils se séparèrent.
S'étant embarqué pour Ferrare , quelqu'un dans le trajet disoit à Louis que son frère Rodolphe avoit assurément été bien content de lui succéder ? Je doute beaucoup , répondit Louis , que la satisfaction qiiil peut avoir } égale celle que f ai de lui avoir tout abandonné. De Ferrare , Louis prit la route de Bologne. Son intention étoit de visiter le sanctuaire de Loretîe , soit par dévotion à ce saint lieu , où il n'avoit jamais été ; soit aussi pour acquitter le vœu que la marquise sa mère avoit fait lors de sa naissance : quoiquà l'occasion d'un jubilé t on eût commué ce vœu pour de bonnes raisons. Malgré cela , Louis voulant accomplir la
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première intention de sa mère , et satisfaire en même temps sa propre dévotion , songeoit à prendre sa route par Florence , où il se proposoit de voir le grand-duc François de Médicis , et d'aller de là à Lorelte. Mais ayant trouvé les chemins rigoureusement fermés à cause des soupçons de peste, il fut obligé de retourner à Bologne, d'où il écrivit au Grand-duc, pour s'excuser de n'avoir pu exécuter le dessein qu'il avoit de le voir.
De Bologne , il se rendit droit à Lorette. On ne saurait exprimer les consolations que le Seigneur et la sainte Vierge lui firent éprouver dans ce saint lieu. Au souvenir de l'immense bienfait que le genre humain avoit reçu , et de cette majesté divine qui avoit daigné y faire sa demeure . ses larmes couîoient en abondance , et il ne pouvoit se résoudre à en sortir. Pour être plus libre de passer tout ce jour en prières , il ne voulut pas accepter l'invitation que lui fit le Père recteur de Lorette , de prendre un logement au collège. Le bruit s'étant répandu dans la ville de la haute naissance du seigneur Louis ; et du motif qui le conduisoit à Rome , tout le monde fut aussi surpris qu'édifié , qu'un jeune homme qui navoit rien à désirer pour la noblesse et pour la fortune , eût fait autant d'instances pour arriver à un état humble et pauvre , qu'en font les autres pour parvenir aux richesses et aux dignités. Le lendemain , avant de partir , Louis voulut encore entendre la messe et communier dans la sainte chapelle ; il y demeura quelque temps en oraison , après quoi il partit pour Rome.
Voici l'ordre qu'il garda dans toute sa route. Dès qu'il étoit levé , il faisoit un quart-d'heure
Première Partie. Chap. XV1L Si d'oraison mentale ; puis il récitoit les heures canoniales , primes , tierces, sextes et nones , avec son directeur , qui lui apprit à dire le grand office , dont il n'avoit aucun usage. Les Heures finies , on récitoit l'itinéraire , et l'on montoit à cheval. Louis marchoit seul pendant quelques lieues , récitant alors différentes prières , et méditant. Ceux qui l'accompagnoient , instruits du plaisir qu'il goûtoit dans ce pieux exercice , navoient garde de linterrompre ; ils avoient soin de ne le suivre qu'à quelque distance. Quand il vouloit parler , il fàisoit approcher son directeur ; et il s'entretenoit avec lui des choses de Dieu. Quand il étoit temps de faire halte , il prenoit quelque peu de nourriture . récitoit vêpres et compiles , et remontoit à cheval. 11 employoit une partie du temps du voyage à parler de mortifications , pour lesquelles il avoit beaucoup de penchant; il s'imaginoit qu'étant religieux , il auroit plus de facilité à les pratiquer : ou bien il s'entretenoit des Indes et de la conversion des Gentils ; il espéroit pouvoir être un jour au nombre des Pères qu'on y envoyoit chaque année d'Europe. Arrivé le soir à l'hôtellerie , quoiqu'on fût au plus fort de l'hiver , et qu'il se sentît pénétré de froid , jamais il ne se chauffoit ; mais se renfermant aussitôt dans une chambre , il se mettoit à faire oraison , et passoit ainsi deux heures devant son crucifix , avec tant de larmes et de soupirs , que ceux de sa suite qui l'entendoient , en étoient dans l'admiration. Il terminoit toujours cette méditation par une rude discipline , après laquelle il récitoit les matines et les laudes du jour suivant. Il vouloit continuer pendant la route ses jeûnes accoutumés
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du mercredi , du vendredi et du samedi ; mais son directeur le voyant si foible et si fatigué de la route , s'y opposa , lui ordonnant de n'y point penser. Louis obéit pendant le voyage ; mais arrivé à Rome , il eut grand soin de les reprendre. N'ayant jamais porté de bas de drap que depuis quil avoit pris l'habit de Jésuite à Mantoue , il avoit beaucoup de peine à les quitter. Un jour son directeur , touché de compassion , se présenta pour l'aider* 11 s'aperçut, en lui rendant ce service , quil avoit les jambes et les pieds gelés ; et il ne put lui persuader de se chauffer.
Louis descendit à Rome chez le patriarche Scipion de Gonzague. Après un moment de repos , il alla trouver le Père Claude Aquaviva , général de la Compagnie , qui vint à sa rencontre clans le jardin. Louis se jeta à ses pieds , et s'offrir à lui pour son fils et son sujet. Il s'acquitta de cette cérémonie avec tant d'humilité et de dévotion , qu'on eut peine à le faire relever.
Au sortir de la maison professe , Louis alla visiter les cardinaux Farnèse d'Est , de Médicis , et quelques autres que la bienséance vouloit qu'il vît. Puis il alla recevoir la bénédiction du pape Sixte V , et lui remit les lettres du marquis son père. Comme on n'ignoroit pas à la Cour de sa Sainteté le sujet qui amenoit Louis à Rome , aussitôt quil fut entré dans les appartenons , il se vit entouré de personnes qui l'a dm iraient comme un piodige. Sa Sainteté lui fit plusieurs questions sur sa vocation , lui demandant particulièrement s'il avoit bien pensé aux travaux de la religion ? A quoi Louis répondit , que depuis long-temps il avoit tout
Première Partie. Chàp. XVII. 83 considéré et tout examiné. Le saint Père loua beaucoup sa résolution et sa ferveur, lui donna sa bénédiction , et le congédia avec des démonstrations particulières de bienveillance et d'amitié. Ceci se passa un samedi ; or , soit parce que Louis avoit jeûné ce jour -là sans rien prendre jusqu'à quatre heures du soir , qu'il eut audience ; soit par quelque autre cause , à peine fut-il de retour chez lui , quil se trouva mal. II craignit les suites de cette incommodité , mais heureusement elle n'en eut pas.
Le dimanche suivant , il se rendit à la maison professe , pour y entendre la messe et cornmunier. Ensuite, accompagné du patriarche de Gonzague , il entendit le sermon dans une tribune 5 à l'issue duquel le Père général les invita à dîner au réfectoire avec la communauté.
Enfin , le lundi 25 novembre , jour dédié à sainte Catherine , Louis , âgé de dix-sept ans , huit mois , monta au Quirinal , et entra à la maison du noviciat. Il étoit accompagné de Scipion de Gonzague , qui lui dit la messe et le communia. Aussitôt que Louis fut entré au noviciat , il se tourna du côté de ses gens et des personnes qui étoient venues de Mantoue avec lui ; il les exhorta tous à penser à leur salut , et pria son directeur de dire au marquis , de sa part , ces paroles : Oubliez votre peuple et la maison de votre père ; voulant par-là faire entendre que dès ce moment il oublioit , et la maison paternelle , et le monde , et l'état qu'il venoit de quitter. On lui demanda s'il ne faisoit rien dire à son frère Rodolphe ? Dites- lui > répondit-il , ces paroles ; Qui craint Dieu fait de bonnes actions. Après quoi il se retira , et ils partirent en pleurant la perte qu'ils faisoient
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d'un si bon maître. Louis fit ensuite d'humbles remercîmensau patriarche de Gonzague, comme a celui qui avoit traité l'affaire de sa vocation ; il lui promit de prier le Seigneur pour lui. Ce peu de paroles attendrit tellement le patriarche, qu'il ne put retenir ses larmes : il avoua qu'il lui portait une sainte envie, et dit aux Pères, en les quittant , que ce jour ils avoient reçu parmi eux un ange envoyé du ciel.
Louis , dégagé de toutes les choses du monde, fut conduit par le maître des novices dans la chambre qu il devoit occuper pendant quelques jours de solitude. Cette espèce de retraite d'usage , est ce qu'on appelle dans la Compagnie, la première probation. En y entrant , Louis crut entrer dans un paradis , et s'écria : C'est ici le lieu de mon repos éternel ; j'y demeurerai , puisque je l'ai choisi. Hœc requies mea in secuhun seculi , hic habitabo quoniani elegl eam. Aussitôt qu'il fut seul , il se mit à genoux , et versant des larmes de joie , il remercia Dieu de l'avoir fait sortir de l'Egypte pour le conduire dans une terre de promission , dans une terre où. couloieut le miel et le lait des consolations célestes. Il s'offrit et se consacra tout entier en sacrifice à la divine Majesté , et demanda instamment la grâce d'habiter dignement dans la maison de Dieu , d'y persévérer et d'y mourir dans son service.
Tout le temps qu'il vécut , il célébra toujours avec une dévotion particulière l'anniversaire de son entrée dans la religion ; et il garda pour patronne spéciale sainte Catherine , dont on faisoit ce jour-là la fête.