CHAPITRE PREMIER
Avec quelle perfection Louis commença son noviciat.
J usqu'a présent j'ai décrit la vie que saint Louis mena dans le siècle , et les vertus qu'il pratiqua avant son entrée en religion. Je vais raconter à présent la vie sainte qu'il mena après avoir été reçu dans la Compagnie. On peut dire qu'il y fut comme une lumière ardente qui , cachée dans l'ombre de la discipline régulière, cessa d'être exposée à la vue du monde et de l'éclairer. Cette espèce d'obscurité religieuse vint de ce que Louis mourut fort jeune et avant d'avoir fini ses études en théologie. Le défaut d'âge n'avoit pas même permis de lui faire recevoir les Ordres sacrés. D'ailleurs , pendant le peu d'années qu'il vécut dans la Compagnie , l'attention paternelle de ses supérieurs le contraignit beaucoup , en modérant son goût excessif pour la mortification. Il l'avoit porté si loin dans le siècle, que dans la religion on fut obligé d'arrêter les rigueurs qu'il exerçoit sur son corps , et de l'astreindre à une vie moins austère et plus discrète. De sorte qu'à ne juger de sa conduite , que par ce qui en paroissoit au dehors , on pourroit être tenté de croire que Louis en se soumettant à l'obéissance religieuse , avoit mis fin aux actions héroïques qu'il avoit coutume de pratiquer dans la maison pa-
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ternelle. Mais les personnes versées dans les voies de Dieu , et qui sont au fait de la perfection religieuse, conviendront que Louis n'agissant en religion que par obéissance , donnoit à toutes ses actions un degré de perfection quelles ne pouvoient avoir dans le siècle. Il ne faisoit plus alors sa propre volonté , mais uniquement celle de Dieu ; et quelque communes que fussent ses actions , il les ennoblissoit beaucoup , en les animant du motif de la plus grande gloire de Dieu , qu'il avoit toujours en vue.
Parmi les vertus qu'il pratiqua à son entrée en religion , nous en remarquons particulièrement deux : la première , c'est qu étant né prince , et d'ailleurs ayant une complexion délicate et foible , il s'accommoda cependant à la vie commune et à la discipline domestique , comme tous les autres novices , et cela sans aucun ménagement ; car jamais il ne voulut profiter àes petits adoucissemens que les supérieurs eux-mêmes lui offrirent , surtout dans les commencemens. Il s'appliquoit avec une satisfaction particulière aux exercices domestiques les plus vils et les plus humilians pour un homme de sa condition , comme si toute sa vie il n'avoit fait que servir. La seconde chose à remarquer , est qu'il se persuada que pour être parfait religieux , on doit observer à la lettre toutes les Règles de son institut, et mettre tous ses soins à s'acquitter exactement des exercices journaliers que la religion prescrit , quelque petits qu'ils puissent être. 11 s'appliqua donc avec tout le zèle possible à garder ponctuellement toutes les Règles et toutes les observances communes de la religion. C'est par une telle
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conduite qui! arriva à une si haute perfection , et qu'il mérita d'être proposé comme un modèle parfait de la sainteté à laquelle doivent aspirer tous les religieux , et spécialement ceux de la Compagnie de Jésus , que j'ai particulièrement en vue dans cette seconde partie. Je m'applique à lécrire avec exactitude , afin de leur fournir un modèle accompli jusque dans les plus petites actions.
Ce fut donc pendant son noviciat que Louis jeta les fondemens solides de toutes les vertus : il passa le temps prescrit pour la première probation dans un grand recueillement , une paix parfaite et des consolations sensibles. Il lui survint dans ce même temps une indisposition : peut-être fut -elle occasionée par le changement d'air et de nourriture , ou plutôt par les pénitences auxquelles il s'exerça pour lors avec encore plus de ferveur , ou enfin par la contention avec laquelle il sappliquoil à l'oraison mentale. Cette indisposition obligea les supérieurs de lui abréger cette première épreuve. Ils le firent d'autant plus volontiers , qu'il étoit entré bien instruit , ayant fait peu de mois auparavant les exercices spirituels à Mantoue, où on lui avoit donné à lire les Règles et les constitutions. Quant à sa vocation , elle avoit été éprouvée par tant de contradictions , qu'il paroissoit inutile de la soumettre à de nouvelles épreuves.
C'est le sentiment des saints Pères , confirmé par l'écriture , que Dieu, par de secrets conseils et par une providence particulière , éprouve quelquefois ceux qui se consacrent à son service et le servent fidellement. Tantôt il se sert pour cette épreuve ? du démon , sans qu'il y ait au-
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cune faute de la part de ses serviteurs ; tantôt il le fait immédiatement par lui-même. Il en use particulièrement ainsi avec les personnes les plus avancées , les sevrant quelquefois de toutes les consolations spirituelles dont il a coutume de les favoriser. Saint Bernard assure que c'est là une conduite ordinaire de Dieu ; et il prouve par de solides raisons , que cette conduite est nécessaire. Dieu ne voulut pas priver son serviteur Louis de cette faveur. Il éprouva donc dans les commencemens une désolation d'esprit extraordinaire, sans cependant quelle lui causât ni trouble , ni inquiétude , ni qu'elle le portât à aucun mal ; mais elle le privoit de cette douceur et de cette joie spirituelle , qu'il avoit coutume de goûter dans le siècle : il se plaignoit à Dieu de lavoir perdue; et Dieu, pour le consoler, permettoit qu'aussitôt qu'il se mettoit en oraison, il se sentît fortifié , et que tous les nuages de tristesse disparussent. C'est ainsi que Dieu , pour se faire désirer par son serviteur et pour l'éprouver , se cachoit à lui pour un temps , et ne tardoit pas à reparoître et à le consoler par des grâces particulières j qui le rétablissoient dans la paix et la satisfaction dont il jouissoit auparavant. Un jour , pour le décourager , le démon lui mit en tête qu'il ne seroit bon à rien dans la compagnie ; mais s'apercevant que cette pensée ne* toit qu'une tentation , il la rejeta promptement, et dans moins d'une demi-heure il en triompha parfaitement. 11 avoua que dans le temps de son noviciat il n'avoit eu que ces deux tentations , et que tout le reste du temps il avoit toujours joui de la paix. Cela ne paroîtra point surprenant , si 1 on fait attention que Louis s'étoit mis
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au-dessus de tous les accidens humains , cjiVil rapportoit tout à la volonté de Dieu : ce qui le rendoit pour ainsi dire imperturbable.