CHAPITRE II
Comment Louis se comporte , en recevant la nouvelle de la mort du Marquis son père.
JLiouis fit connoître combien il étoit au-dessus de tous les événemens humains , en apprenant la mort du marquis son père. Cette mort arriva deux mois après son entrée dans la Compagnie, Il reçut cette triste nouvelle avec une si grande tranquillité , qu'on eût dit qu'il n'y prenoit aucun intérêt. On l'exhorta le jour même à écrire à la marquise sa mère pour la consoler \ voici comme il commença sa lettre : Je remercie le Seigneur } de pouvoir dire a présent avec plus de liberté : Notre père qui êtes au Ciel. Cette conduite surprit tout le monde, et surtout ceux qui savoient quelle étoit la tendresse de Louis pour son père. Elle alloit au point, qu'il avoit coutume de dire , qu'après ce qu'il devoit à Dieu , il navoit rien de plus cher au monde que son père. 11 avoua à un de ses amis , que s'il n'avoit regardé la mort de son père qu'en elle-même, il en eût été sûrement très- affligé 5 mais que réfléchissant qu'elle venoit de la main de Dieu , il ne pouvoit s'attrister de ce qu'il savoit plaire à sa divine Majesté. Cette mort arrivée si promptement lui donna occasion de connoître Faniour particulier que Dieu lui portoit ; parce que si le marquis tût mort deux ou trois mois plutôt , il eût été fort à craindre que le Père général eût refusé de le recevoir dans
go Vie de S. Louis de Govzague.
la Compagnie , pour ne pas priver cette Maison d'un chef si propre à la gouverner ; ou que ses vassaux eux-mêmes qui l'aimoient, n'eussent fait des efforts extraordinaires pour le retenir ; ou enfin que Louis , pour ne pas laisser le gouvernement à un frère encore trop jeune et sans expérience, ne se fut déterminé à demeurer, du moins pour quelque temps encore , appliqué au gouvernement de ses états : or , jjui sait ce qui seroit ensuite arrivé ? Mais Dieu qui aimoit Louis , voulut finir l'affaire de sa vocation avant de lui enlever le marquis son père.
Le Seigneur dans cette occasion usa encore d'une grande bonté à l'égard du marquis. Ce seigneur avoit toujours été rempli d'idées des honneurs du monde , et tout occupé de la recherche des grandeurs humaines pour lui , pour ses enfans , pour sa Maison. Mais l'entrée de son fils en religion fit dans ses mœurs un tel changement , qu'il s'adonna tout entier à la dévotion. Il renonça au jeu qu il aimoit éperdument. Forcé par ses infirmités de garder le lit, il se faisait apporter tous les soirs un crucifix que Louis avoit laissé ; et il récitoit les sept Psaumes de la pénitence avec les Litanies : la marquise et ses fils répondoient aux Litanies. Les larmes que le marquis répandoit alors en abondance , ses soupirs, ses sanglots prouvoient combien il étoit touché. A la fin de ses prières, il- prenoit en main le crucifix , et se frappant la poitrine , il s'écrioit : Seigneur , ayez pitié de moi ; Seigneur , fai péché } ayez pitié de moi! Surpris lui-même de sa facilité à verser des larmes , il disoit : Je sais bien df oit proviennent ces larmes ; elles sont V effet des prières de Louis : c'est Louis qui me les a obtenues du
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Seigneur. En même temps il se prépara à une confession générale de toute sa vie , qu'il fît avec beaucoup d'exactitude et de contrition. Il se soutint dans cette ferveur. Son mal augmentant sensiblement tous les jours , il se fit transporter à Milan pour voir si la faculté de celte ville pourroit le guérir , ou du moins le soulager ; mais peu de jours après , il fut à la dernière extrémité.
Le Père François de Gonzague, encore alors Général de son Ordre , se trouvant à Milan , se transporta un soir chez le marquis , pour lui annoncer sa fin prochaine. Le marquis devinant aisément le motif de la visite qu'il lui rendoit à une pareille heure , le pria de lui faire venir un confesseur de son Ordre , tel qu'il lui plairoit ; ce confesseur vint ce soir-là même ; le marquis se confessa , et fit son testament le lendemain. Ayant fait ainsi toutes ses dispositions , il consola sa famille et ses gens qui fou* doient en larmes. Il leur disoit qu'au lieu de pleurer , ils dévoient bien plutôt se réjouir de ce que Dieu lappeloit à lui dans les dispositions où il se trouvoit. C'est dans ces senti mens qu'il mourut le i3 février i586 : son corps , suivant ses ordres , fut porté a Mantoue , et inhumé dans l'église de Saint-François. Louis apprit du Père François de Gonzague toutes les circonstances de cette mort chrétienne : ce fut une consolation pour lui ; il en bénit et en remercia le Seigneur,
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