‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 43 sur 85 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment Louis se comporta pendant son séjour a la maison professe.

JLjouis demeura à la maison professe plus longtemps que les novices n'y demeurent ordinairement. Tous les matins après avoir fini son heure d'oraison , il alloit à la sacristie , et n'en sortoit qu'après avoir servi cinq à six messes avec sa dévotion ordinaire. 11 étoit si complaisant pour ses confrères , et particulièrement pour ceux qui lui paroissoient plus foibles , qu'il alloit prier les supérieurs d'avoir soin de leur santé et de les empêcher de servir tant de messes. Pendant le temps qui s'écouloit entre les messes , il gardoit un profond silence , et se îenoit à l'écart , s'occupant à méditer , ou à dire l'office de la sainte Vierge , ou à lire quelque livre spirituel. Quand il convenoit de demander quelque chose au sacristain , il se présentoit toujours à lui , la tête découverte , les mains sur

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la poitrine , et lui parloit avec tant de respect , que le sacristain s'en étonnoit. Aux ordres qu'il reccvoit de lui ou de ses aides , il obéissoit comme si le Seigneur lui-même lui eût cornmandé la chose. Le jeudi saint , le sacristain le chargea de rester au sépulcre et d'avoir soin des lumières : il y passa plusieurs heures , sans jamais porter les yeux sur l'ornement de l'autel que tout le monde venoit voir par curiosité. Un des novices lui demandant ce qu'il pensoit de cet ornement , il lui répondit qu'il ne l'avoit pas vu , parce que le sacristain l'ayant chargé dune autre besogne , il ne croyoit pas qu'il lui iût permis de se distraire à autre chose.

Il portoit encore un si grand respect au novice qui étoit nommé chef des autres , qu'il n'auroit pu en marquer davantage au Général même de la Compagnie. S'il passoit , Louis se levoit aussitôt , se découvroit et lui donnoit toutes les marques de déférence. Enfin , cela alloit si loin , que le novice confus en porta ses plaintes au supérieur , qui ordonna à Louis de modérer ces témoignages de respect , et il obéit. Il n'est pas surprenant qu'il eût tant d'attention pour les autres , et qu'il leur obéît si ponctuellement ; parce qu'en obéissant , il ne regardoit jamais la personne à qui il obéissoit comme un homme , mais comme celui qui lui tenoit la place de Dieu. Il disoit qu'il en agissoit ainsi , non pas tant en vue du plus grand mérite qui se trouve dans une telle obéissance , que pour une certaine douceur particulière, qu'il trouvoit dans la pensée que c'étoit notre Seigneur qui lui commandoit , et qu'il avoit ainsi la satisfaction d'obéir à sa divine Majesté. 11 ajoutoit encore qu'il trouvoit plus de plaisir à obéir aux.

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supérieurs subalternes , qu'aux premiers supérieurs ; parce qu'à regarder la chose humainement , on se résoudroit difficilement à obéir à un autre homme , surtout si cet homme nous étoit inférieur en savoir , en naissance , ou en d'autres qualités ; au lieu que de se soumettre à Dieu , ou de se soumettre à un homme et lui obéir pour Dieu , c'étoit tout ce qu'on pouvoit imaginer de plus glorieux : cette obéissance étant d'autant plus méritoire , qu'il s'y trouve moins d'humain , et que celui qui ordonne n'a rien qui le rende recommandable.

Quand les messes étoient finies , les novices lisoient à table et servoient à la cuisine chacun à leur tour. Louis passa comme les autres par ces différens emplois ; et quelque bas qu'ils fussent , il s'en acquittoit comme s'ils avoient été faits pour lui. Un jour qu'il lisoit , il se fit , près du réfectoire , un bruit qui empêchoit le lecteur d'être entendu de tous ; alors le novice admoniteur prit occasion de reprendre le lecteur , comme si c'étoit sa faute de ce que les Pères et les Frères n'entendoient point sa lecture ; il exagéra même beaucoup la perte spirituelle que chacun faisoit , pour voir ce que Louis répondroit. Louis sans se justifier fit des excuses à l'admoniteur , et promit de se corriger. Il répéta donc ce qu'il avoit lu , et que le bruit avoit empêché d'entendre.

Le père Jérôme Piatti , croyant Louis trop appliqué à l'oraison et à ses autres exercices , jugea à propos, pour le distraire de cette grande application , de lui ordonner de rester le matin et le soir en récréation avec ceux qui avoient mangé à la seconde table , quoiqu'il eût mangé à la première. Le Père ministre , qui ne savoit

Seconde Partie. Chap. VI. 107 rien de cet ordre , trouvant Louis à la seconde récréation , lui donna une pénitence publique au réfectoire , pour avoir contrevenu à une règle qui commande que , hors le temps de la récréation assignée à tous , chacun garde le silence. Louis fit la pénitence sans s'excuser, et sans rien dire de l'ordre que le père Piatti lui avoit donné ; et il continua comme auparavant à rester à la seconde récréation. Le Père ministre qui s'en aperçut, en fut surpris , et lui donna une seconde pénitence : Louis la reçut, et s'en acquitta encore sans rien dire. Alors le père Piatti l'appela , et lui témoigna qu'il étoit un peu scandalisé de ce qu'il avoit eu deux pénitences pour la même faute. Il lui demanda pourquoi il 11 'avoit pas averti le Père ministre de la permission qu'il lui avoit donnée ? Louis répondit qu'effectivement la pensée lui étoit venue qu'en se taisant il pouvoit scandaliser 5 mais qu'ayant craint quelque ruse de l'amour-propre , qui lui eût fait éviter la pénitence , il s etoit déterminé à ne rien dire , et à faire la pénitence ; mais qu'il étoit résolu , si le Père ministre lui donnoit une troisième pénitence , de lui dire alors , pour ne pas scandaliser en se taisant , l'ordre qu'on lui avoit donné : qu'il croyoit qu'il n'y avoit rien de plus édifiant que la patience à recevoir les pénitences imposées , et la promptitude à les remplir , quoiqu'il n'y eût de sa part ni faute ni négligence dans ce qu'on lui reprochoit. Plus d'une fois les œanquemens des autres lui étant imputés par erreur , il ne s'excusoit pas , et faisoit la pénitence comme si réellement il eût été le coupable : on ne le savoit qu'autant que ceux qui avoient fait la faute , le voyant faire pour eux la pénitence , quoiqu'il

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fût innocent , venoient eux -mêmes s'accuser.

Dans l'après-dîner , les novices aceompagnoient les Pères aux prisons ou aux hôpitaux. Tandis que les Pères confessoient les malades ou les prisonniers , leurs novices faisoient le catéchisme aux autres et les disposoient à la confession. Lorsque Louis ne sortoit pas , on l'occupoit à balayer , ou à quelqu'autre emploi pareil. Se trouvant un jour avec d'autres novices occupé à plier le linge , il se souvint de n'avoir ce jour là , contre sa coutume, rien lu de saint Bernard. Il eut la pensée d'interrompre l'ouvrage qu'il faisoit pour aller faire cette lecture : il pouvoit comme les autres se retirer après avoir travaillé quelque temps ; cependant il ne le fit pas pour cette raison : Si tu lisois saint Bernard , se dit-il à lui-même , que t'enscigneroit-il , sinon d'obéir ? Figure-toi donc de V avoir lu y et fais ce que V obéissance te coinmande a présent.

Il étoit si exact observateur de ses Règles , même des plus petites , que jamais le respect humain ne lui en fit transgresser aucune. Il arriva un jour que le cardinal de la Rovère , son parent , vint à la sacristie pour lui parler , Louis s'en excusa sur ce qu'il n'en avoit pas la permission. Le Cardinal en fut très- édifié , et consentit à ne l'entretenir que quand il auroit obtenu la permission de son supérieur. Pendant son séjour à la maison professe , Louis se montra si exact en tout et si parfait , qu'il n'y avoit personne dans la maison qui ne lui portât une affection particulière , et ne le regardât comme un Saint. Après y avoir passé deux mois , il fut rappelé au noviciat.

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