CHAPITRE VIII
Du don particulier d'oraison qu 'avoit Louis.
JLjouis étoit si porté à l'exercice de l'oraison, que ses plus grandes délices étoient de prier et de méditer. Il apportoit une diligence extrême à s'y bien préparer. Tous les soirs , avant de se mettre au lit, il empîoyoit un demi-quart d'heure à prévoir et à mettre en ordre la méditation du lendemain. Il faisoit en sorte le matin d'être toujours prêt avant qu'on donnât le signal pour commencer l'oraison ; il empîoyoit ce temps à
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se recueillir , et s'étudioit à tenir son esprit libre de tout désir et de toute inquiétude ; parce que y disoit-il , il n'est pas possible qu'une ame qui y dans le temps de la méditation et de la contemplation , garde en soi quelque affection étrangère , puisse être attentive a ce qu'elle médite , ni recevoir en elle l'image de Dieu > dans lequel celui qui médite cherche , pour ainsi dire , h se transformer. Je me souviens dune comparaison qu'il faisoit à ce propos. L'eau qui est agitée des vents , disoit-il , ou ne représente point l'image d'un homme qui s'y regarde, parce que V agitation Va troublée ; ou > si elle demeure claire > elle ne représente pas les membres unis au buste , mais seulement par parties et comme séparés l'un de Vautre : de même l'ame qui dans la contemplation est agitée par différens vents des passions et des affections étrangères , ne sauroit être propre a recevoir l'image de Dieu , ni a retracer en soi les perfections de cette Maj'este qu'elle contemple.
Quand on avoit donné le signal pour l'oraison , il se mettoit à genoux avec le plus profond respect, et faisoit tous ses efforts pour que son esprit fût attentif à la méditation. Il entroit profondément dans les choses qu'il méditoit ; et par la grande contention de son ame , ses esprits vitaux se portoient en abondance aux parties supérieures , et ses autres membres s'en trouvoient tellement privés, qu'à la fin de l'oraison il avoit peine quelquefois à se lever : quelquefois aussi il lui arrivoit alors de rester quelque temps tellement hors de lui-même , qu'il ne savoit plus où il étoit : cela lui arrivoit , surtout quand il méditoit quelqu'un des divins attributs , comme la bonté de Dieu , sa
Seconde Partie. Chap. VIII. n3 providence , son amour pour les hommes , et particulièrement l'infinité de ses perfections.
Il avoit un si grand don des larmes dans la prière , que les supérieurs furent obligés de lui procurer , quoique inutilement , des moyens pour les réprimer 5 ils craignoient avec raison qu'un pareil déluge de larmes ne lui endommageât les yeux. Ce qui paroîtra plus surprenant encore , c'est que pour l'ordinaire il n'avoit aucune distraction dans ses oraisons. Chacun peut comprendre , par ce qu'il éprouve lui-même dans ses prières , combien ce don est signalé. Cette inaltérable attention ne lui venoit pas de la grâce seule , mais aussi du long usage qu'il avoit de méditer. Il avoit rendu par ce moyen son imagination si docile et si soumise , qu'aucune pensée ne se présentoit alors à lui , que celle qu'il vouloit. Or , il vouloit que son imagination fût tellement fixée à l'objet de sa prière , qu'il n'entendît rien de tout ce qu'on pouvoit dire ou faire autour de lui. Ainsi il n'avoit pas à craindre d'être distrait. Tout le temps qu'il vécut en religion , jamais il ne s'aperçut d'avoir été visité pendant son oraison : c'étoit cependant l'usage , non-seulement au noviciat , mais aussi dans tous les collèges , de faire , pendant l'oraison du matin , la visite de toutes les chambres , pour s'assurer que chacun donnoit fidèlement à l'oraison l'heure qui lui étoit assignée ; d'où l'on peut conclure combien Louis étoit attentif à sa méditation , et élevé alors audessus des sens.
C'étoit encore une règle de la Compagnie que tous les six mois , on rendît compte de sa conscience au supérieur , et qu'on lui fît connoître non-seulement les défauts auxquels on
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pouvoit être sujet , mais encore les dons , les grâces , et toutes les vertus qu'on pouvoit avoir. La Règle le prescrivoit ainsi , afin que le supérieur connoissant parfaitement tous ses inférieurs , pût avec une prudence paternelle les prémunir contre les illusions qui peuvent se rencontrer dans le chemin de la vie spirituelle , et les former à la plus grande perfection. Ce fut par ce moyen qu'on sut plusieurs vertus de Louis ; lequel pour observer la Règle et être conduit sûrement , découvroit à ses supérieurs avec sincérité , tout ce que Dieu opéroit dans son ame. Or , un jour qu'il rendoit compte de sa conscience , interrogé par le supérieur s'il avoit bien des distractions dans son oraison , il répondit ingénument , que si toutes les distractions qu'il avoit eues pendant ces six mois étoient réunies ensemble , elles n'occuperoient pas le temps d'un Ave Maria.
Dans ses prières vocales , il souffroit un peu plus de difficultés j non qu'il eût l'esprit distrait, mais parce qu'il ne pouvoit pas pénétrer si promptement , ni si commodément le sens des psaumes et des autres prières qu'il récitoit. Néanmoins il avoit encore dans les prières vocales un goût tout spirituel , particulièrement en disant les psaumes , son esprit se transformant dans les affections dont ils sont remplis. Ces affections étoient quelquefois si vives , qu'il ne pouvoit pas proférer \es paroles sans se faire violence. C'est pour cette raison qu'ayant coutume au noviciat de dire le grand Office que disent les Prêtres , il mettoit au moins une heure , seulement à réciter les Matines.
Quant au sujet de ses méditations , il avoit une dévotion particulière à méditer la passion
Seconde Partie. Chàp. VIIL ii5 de Jésus-Christ ; il avoit coutume de s'en rappeler tous les jours le souvenir à midi. 11 récitoit alors une certaine antienne , et se mettoit devant les yeux Jésus crucifié. Il s'acquittoit de ce petit exercice avec tant de recueillement' et d'onction intérieure , qu'il avouoit que dans ce moment tout ce qui s etoit passé le Vendredi- Saint se présentoit à son esprit. Nous avons déjà parlé des sentimens qu'il éprouvoit dans ses méditations sur l'Eucharistie.
Il avoit aussi une dévotion tendre et particulière aux saints anges , et surtout à son ange gardien. Cetoit pour lui une vraie consolation que de s'en occuper.
Enfin , on peut dire avec vérité que toute la vie de Louis dans la religion fut une oraison continuelle , parce que le grand usage qu'il avoit depuis tant d'années de prier, et de s'élever audessus des choses sensibles , lui en avoit formé une habitude , que partout où il se trouvoit , et quelque chose qu'il fît , il étoit plus attentif à ce qui se passoit dans son intérieur qu'à ce qui se passoit au-dehors. Il étoit même arrivé au point qu'à peine faisoit-il aucun usage de ses sens, comme des yeux pour voir, des oreilles pour entendre , tant il étoit concentré dans son intérieur. Ce n'étoit qu'en cela qu'il trouvoit son repos et sa satisfaction. S'il arrivoit qu'il fût obligé de s'appliquer à quelque chose d'extérieur , même utile , quoiqu'il fît extérieurement tout ce qui étoit nécessaire , il éprouvoit une certaine contradiction intérieure , comme si l'un de ses membres fût sorti de sa place : de soi te que rien n'étoit pour lui plus aisé que d'être toute la journée absorbé en Dieu dans les occupations extérieures , au milieu desquelles il sa-
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voit conserver aisément son recueillement. Il avoua une fois qu'il avoit autant de difficulté à se distraire de Dieu , que d'autres disoient en éprouver pour se recueillir en lui ; parce que tout le temps qu'il mettoit à se distraire étoit pour lui un temps de violence. Il falloit donc pour cela qu'il combattît fortement contre luimême ; ce qui devenoit plus nuisible pour sa santé que son application continuelle à Dieu.
Pendant le jour et au milieu de ses occupations , le Seigneur le visitoit par de grandes consolations , qui n'étoient point passagères ; elles duroient quelquefois une heure et plus ; elles remplissoient son ame au point que son corps même s'en ressenloit. Il paroissoit alors une fournaise de l'amour céleste : on voyoit briller sur son visage enflammé le feu qui le dévoroit au -dedans. Quelquefois cette divine flamme lui brûloit tellement le cœur , qu'à ses fréquentes palpitations , on eût cru qu'il alloit s'ouvrir un passage pour sortir de sa place. Les douceurs intérieures dont il jouissoit si abondamment , lui faisoient négliger le soin de son corps , qui tous les jours s'affoiblissoit davantage et s'exténuoit. Ses douleurs de tête au lieu de diminuer augmentoient.
Les supérieurs voyant qu'il étoit impossible qu'avec une si grande application il pût vivre long-temps , lui interdirent les jeûnes, les abstinences , les disciplines et d'autres mortifications corporelles : ils lui prescrivirent aussi un temps plus long pour le sommeil : ils lui abrégèrent le temps de l'oraison , ne la lui permettant que pendant une demi-heure ; et même ensuite ils la lui retranchèrent tout à fait , lui interdirent jusqu au fréquent usage des oraisons
Seconde Partie. Chàp. VIII. 117 jaculatoires. Enfin , ils lui firent entendre que moins ils feroit d'oraison , plus il se conformeroit à l'obéissance. Outre cela , ils lui donnèrent différentes occupations extérieures , qui ne lui laissoient guère le temps de s'appliquer à ses dévotions ordinaires. D ailleurs , ils avoient soin de l'avertir souvent, que pour la gloire de Dieu il étoit obligé de se modérer , et de conserver sa santé. Jamais les supérieurs n'éprouvèrent de difficultés à le persuader , ni à lui faire faire ce qu'ils vouloient , parce qu'il étoit très-obéissant et très-indifférent , comme il le fit voir dans cette occasion. Un Père lui fit espérer d'obtenir du Père général qu'il pût faire une heure d'oraison , ce qui lui avoit été défendu par le maître des novices. Louis se sentant trop d'inclination pour obtenir une pareille permission , craignit de s'exposer à quelque inquiétude si elle lui étoit refusée. D'ailleurs , il crut que cela étoit contre l'indifférence religieuse et contre l'obéissance prescrite : il fit donc ses efforts pour détourner cette inclination et pour rentrer dans son indifférence ordinaire. Ce qui l'inquiétoit le plus , étoit qu'il ne savoit comment s'y prendre pour obéir en ceci à la volonté des supérieurs ; parce que , quelque effort qu'il fit pour se distraire des choses de Dieu , peu à peu et sans s'en apercevoir, il s'y trouvoit de nouveau transporté ; comme la pierre tend au centre de la terre , de même il sembloit que son arne se reposoit en Dieu si naturellement , qu'elle y retournoit comme à son centre , quand par vio* lence elle en avoit été distraite et arrachée. De sorte qu'un jour , inquiet de ne pouvoir pas obéir en ce point aux supérieurs , il dit en confidence à un Père de ses amis : Véritablement
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je ne sais comment faire : le Père recteur me défend défaire oraison , de crainte qu'en my appliquant je n'augmente mes maux de tète ; je me vois forcé de me faire une plus grande violence pour me distraire de penser a Dieu > que quand j'en suis entièrement occupé , parce que l'usage que j'ai de ce saint exercice me l'a rendu comme naturel : j'y trouve du repos et de la tranquillité, et point de travail : cependant je ferai mes efforts pour obéir le plus parfaitetement que je pourrai a ce qui m'est commandé. Réduit à voir que toute oraison lui étoit interdite , il visitoit souvent le très-saint Sacrement ; et à peine s'y étoit-il mis un moment à genoux , qu'il se retiroit de peur d'y être arrêté par quelque pensée de Dieu , qui se seroit emparée de lui. Mais tous ses soins furent assez inutiles : plus il vouloit fuir pour obéir , plus Dieu sembloit le rechercher et se communiquer à lui. Plusieurs fois dans le jour il le visitoit par des lumières et des consolations célestes dont son ame étoit remplie. Louis s'en apercevant ne vouloit pas les recevoir , pour ne pas aller contre l'ordre des supérieurs ; et avec une grande humilité , il disoit à Dieu : Eloignezvous de moi , Seigneur , éloignez - vous ! et il cherchoit à se distraire. Il éprouvoit encore une grande difficulté à obliger ses sens extérieurs à faire leurs fonctions , parce que lorsqu'il se sentoit intérieurement attiré , il étoit comme hors d'état de rien voir , de rien entendre. Telle fut la perfection et la sainteté dans lesquelles Louis passa tout le temps qu'il fut au noviciat, c'està-dire , jusqu'à la fin d'oclobre i586. Il fut l'admiration des supérieurs qui conduisoient son ame , et il fut d'une grande utilité et d'une
Seconde Partie. Chap. VIII. 119 grande édification à tous ses confrères , qui se disputaient à qui l'entretiendroit , pour mieux profiter de ses paroles et de ses exemples.