‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 46 sur 85 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De la grande vertu du maître des Novices* Louis Uavoit pris pour modèle.

1) ans le temps que Louis faisoit son noviciat , le maître des novices , Recteur de la Maison , étoit le père Jean-Baptiste Pescatori , de Novare , homme d'une grande sainteté et d'une rare perfection. Plusieurs de ses enfans spirituels rendent un glorieux témoignage de sa bonté et de ses vertus , et se félicitent d'avoir eu un homme de ce mérite pour maître et pour guide dans la vie spirituelle. Ce Père étoit fort adonné à la mortification de son corps , qu'il matoit par de continuelles abstinences , par des jeûnes fréquens , par de rudes cilices , des disciplines et de longues veilles. Quoiqu'il fît tout cela avec tout le secret possible , il ne pouvoit réussir à en dérober la connoissance à tant d'élèves qui avoient toujours les yeux fixés sur lui , pour l'examiner et l'imiter. Soit qu'il fût assis ou debout , qu'il fût arrêté ou qu'il marchât , tout étoit en lui si bien composé , qu'en le voyant on croyoit voir le vrai modèle de la modestie. Sur son visage brilloit une agréable sérénité , un rire modeste en augmentoit la douceur et l'agrément ; de façon que si l'on étoit troublé , il suffisoit de l'envisager pour être tranquille. Jamais on ne remarqua de changement en lui ; quelque chose qu'il lui arrivât d'agréable ou de fâcheux ? il étoit toujours le même.

1^0 Vie de S. Louis de Gonzague.

Ses passions étoient tellement soumises et domptées , qu'il jouissoit d'une paix et d'une tranquillité imperturbables : aussi n'aperçut-on jamais en lui un signe d'impatience ou dhumeur.

Parfaitement détaché de lui-même, il n'avoit de mépris que pour lui , et dans toutes ses actions il faisoit admirer sa profonde humilité. Il seroit difficile d'exprimer jusqu'à quel point il étoit adonné à l'oraison , et quels étoient les dons qu'il y recevoit. Une nuit on le trouva au milieu de la salle du noviciat , où il prioit , élevé de terre de quelques palmes. Le Père qui lui succéda dans l'emploi m'a certifié ce fait , qui se trouve imprimé dans les annales de la Compagnie sous l'année i5()i. Il étoit observateur exact des préceptes de la vie religieuse tracés par saint Basile ; et si grand amateur des conférences de l'abbé Cassien , qu'il sembloit les savoir par cœur ; aussi les pratiquoit-il avec la plus parfaite exactitude. Discret dans ses discours , il partait peu , et jamais rien ne lui échappoit qui ne fut édifiant. Sa conversation étoit douce j et dans l'occasion il assaisonnoit ce qu'il disoit de quelque chose de gracieux , sans cependant passer les bornes de la modestie religieuse ; ce qui le rendoit aimable à tous.

Sa tendresse pour les pauvres menclians et plus encore pour ceux que la honte empêche de mendier , étoit si grande , qu'on assure qu'il s'est déshabillé lui-même pour les vêtir. Dans le gouvernement , il tempéroit la sévérité par une grande douceur : il savoit à merveille réunir la gravité à l'affabilité et à l'humilité. Il aimoit tous ses novices avec tendresse , et il en prenoit le plus grand soin ; faisant pour eux ce qu'un bon père , une bonne mère , une bonne

Seconde Partie. Chap. IX. 121

nourrice auroient pu faire. Il supportoit leurs imperfections avec patience et longanimité , jusqu'à ce que peu à peu il eût introduit en eux la forme qu'il vouloit leur donner ; et , quelques défauts qu'ils eussent , il ne laissoit apercevoir ni amertume , ni dégoût , ni froideur 3 ni rien qui parût diminuer l'estime qu'il leur témoignoit : en un mot , il ne prenoit contre eux aucune mauvaise impression ; mais au contraire 5 il compâtissoit avec charité à leurs défauts , les en reprenoit avec douceur et bonté , et quelquefois même en souriant , pour leur épargner une partie de la peine que la réprimande pouvoit leur faire ; il les consoloit , les encourageoit , et ne les renvoyoit pas qu'il ne fût assuré qu'ils se retiroient contens. Il s'accommodoit avec condescendance aux différens caractères ; de sorte qu'il pouvoit dire avec l'apôtre : Omnibus omnia factus sum , ut omnes Christo lucrifaciam ; je me suis fait tout h tous , pour vous gagner tous a Jésus- Christ. Il avoit égard à la différence des complexions et des inclinations , bien persuadé que tous ne peuvent pas marcher également , ni par la même route. 11 ne souffroit pas que ses novices missent toute leur étude dans une certaine composition extérieure, qu'on perd bientôt en cessant d'être novice. Il vouloit qu'ils s'accoutumassent à observer avec exactitude cette modestie qu'ils dévoient toujours garder dans la religion , et que leur principal soin fût de jeter de solides fondemens dune sincère abnégation d'eux-mêmes. Il souhaitoit que les novices eussent un grand respect pour leurs anciens dans la religion , et qu'ils en eussent toute l'estime qu'ils méritoient. I II leur disoit ordinairement qu'ils dévoient se

122 Vie de S. Louis de Gonzague.

persuader qu'en matière d'esprit et de vertus , il y avoit autant de différence entre eux et ceux qui étudioient dans les collèges , qu'il y en a entre ceux qui apprennent à épeler leurs lettres , et ceux qui sont avancés dans les sciences.

J'ai connu plusieurs de ceux qui ont été ses novices , et je n'en ai trouvé aucun qui ne le regardât comme un saint , et qui ne fit l'éloge de son gouvernement. Il se montra si égal pour tous , que chacun pouvoit croire qu'il en étoit le plus aimé , sans pouvoir soupçonner qu'un autre fût plus avant dans ses bonnes grâces , ou lui fût préféré. C'est par cette raison qu'il étoit tendrement aimé de tous ses novices , et que , dans le besoin , chacun d'eux recouroit à lui avec confiance. Ce qu'il enseignoit touchant la vie religieuse , il le persuadoit autant par ses exemples que par ses paroles et ses exhortations. On a écrit de lui et l'on en raconte bien des choses qui tiennent du prodige. En yoici quelques-unes.

On dit qu'à sa présence un feu s'éteignit , que quantité d'eau n'avoit pu éteindre ; qu'il avoit le don de voir les choses faites par ses inférieurs hors de sa présence ; de pénétrer l'intérieur et les pensées les plus secrètes. On ajoute que s'étant trouvé au noviciat dans un extrême besoin , et n'ayant pas de quoi pourvoir à la nourriture de la maison , il se renferma dans sa chambre pour prier : que tandis qu'il prioit, il fut demandé à la porte par un ange qui , sous la forme d'un jeune homme , lui remit en mains une somme pour subvenir aux besoins qui le pressoient , et qui disparut. Tous ces faits lui donnèrent une grande réputation de sainteté. Quand il mourut à Naples , Recteur du

Seconde Partie. Chap. IX. ia3 collège , après avoir reçu le saint Viatique , il fit tous ses efforts pour faire perdre les idées qu'on avoit de sa vertu : mais plus il en faisoit pour s'humilier , plus sa modestie et son humilité éclatoient : c'est le dernier exemple qu'il donna en quittant la terre pour s'envoler au ciel.

Louis avoit pour ce vénérable Père le plus grand respect et la tendresse la plus religieuse , non-seulement parce qu'étant son supérieur il lui tenoit la place de Dieu; mais encore à cause des rares vertus qu'il voyoit en lui , et qu'il s'étoit proposé d'imiter. Pour cela il observoit, autant qu'il pouvoit , tout ce qu'il disoit et tout ce qu'il faisoit. Il avoit en lui la confiance la plus parfaite ; lui rendant un compte exact de tout son intérieur , pour qu'il l'instruisît et le conduisît sûrement. Le Père, de son côté, goûtoit un vrai plaisir à s'entretenir avec Louis : il trouvoit en lui une ame si pure et si capable de recevoir les instructions spirituelles ; il le voyoit si rempli des dons de Dieu , si riche en vertus , qu'il en étoit dans l'admiration. S'il eût pu nous donner avant sa mort les connoissances qu'il avoit de Louis , nous saurions sans doute , à son sujet , bien des choses que nous ignorons.

Page 1