CHAPITRE XXIII
Louis connoît par révélation sa mort prochaine. Il est rappelé a Rome.
I otre saint jeune homme , orné de tant de vertus , étoit depuis long-temps un fruit mûr pour le ciel. La sainte vie qu'il avoit menée jusqu'alors parmi les hommes , l'avoit rendu digne d'aller vivre parmi les bienheureux. Le Seigneur lui donna quelque indice qu'il ne tarderoit pas à l'appeler à lui , pour lui donner la récompense qu'il setoit acquise en si peu d'années , par le soin qu'il avoit eu de les rendre bien pleines. Étant donc encore à Milan , ( c etoit environ un an avant son heureuse mort , ) faisant le matin son oraison , et se trouvant dans une haute contemplation , le Seigneur, par une lumière intérieure , lui fit connoître qu'il ne tarderoit pas à l'appeler à lui , et que le temps qu'il lui restoit à vivre devoit être fort court. 11 lui dit en même temps de le servir pendant cette année avec encore plus de ferveur et avec un détachement plus parfait de toutes choses , et de s'appliquer avec encore plus de soin que par le passé à la pratique de toutes les vertus , soit intérieures , soit extérieures. Cette révélation produisit en lui un si grand changement , qu'il se sentit encore plus détaché qu'auparavant de tous les objets de ce monde. Il tint cette révélation fort secrète , et n'en parla qu'à son retour à Home , et à très-peu de personnes,
Louis continua ses études de théologie avec la même application qu'auparavant , ne pouvant rien ajouter ni au motif, ni à la manière.
Seconde Partie. Chap. XXIII. i85 Il souhaitait de quitter Milan et Me retourner à Rome , où il avoit pris les premières leçons de la vie religieuse , et où il avoit plusieurs de ses compagnons et amis spirituels. Mais crainte de blesser en rien l'indifférence dans laquelle il vouloit être pour les ordres des supérieurs , il ne fit rien connoître de son goût pour cela. Mais le Seigneur voulut qu'il vînt consoler ses Frères qui le tlemandoient au collège romain : ainsi le Père général sachant qu'il avoit terminé les affaires pour lesquelles il étoit allé à Milan ; que l'hiver ne faisoit plus sentir ses* rigueurs ; pressé d'ailleurs par le père Rossignoli , recteur du collège romain , qui souhaitait le retour de Louis pour le bien spirituel de la nombreuse jeunesse de son collège , il se détermina à le faire revenir à Rome. J'eus ordre de lui en donner la première nouvelle. Ma lettre lui fit un plaisir si sensible , qu'il en eut du scrupule, Il pria le père Médicis de dire une messe pour demander à Dieu qu'il fût mortifié dans son désir , si le Seigneur en devoit être le plus glorifié. Peu de temps après , il reçut l'ordre du Général même pour revenir.
Ce fut donc au commencement de mai , Tan 1690 , qu'il se mit en route avec le père Grégoire Mastrelli et quelques autres Jésuites. Il garda pendant ce voyage le même régime que dans les précédens. 11 retiroit de ce régime autant de consolation , que les Pères qui étoient avec lui en recevoient d'édification. Ils cherchoient bien à le distraire un peu de ses continuelles méditations , le voyant la plupart du temps garder le silence et comme absorbé. On éprouvoit alors une grande disette. On ne voyoit dans les routes, et en particulier dans les mon-
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tagnes qui séparent la Toscane de la Lombarde , que de pauvres mendians. Un des Pères voyageurs dit à ce sujet à Louis : Mon cher Frère , que nous sommes redevables au Seigneur de ce que nous ne sommes pas nés comme ces pauvres ! à quoi Louis répondit sur-le-champ : JSotre reconnoissance doit être bien plus grande , de n'être pas venus au monde parmi les Turcs. Louis croyoit que ses compagnons de voyage avoient pour lui trop d'égards : il assura même l'un deux , qu'il aimeroit bien mieux être avec des personnes qui n'auroient pour lui aucune considération.
Arrivé à Sienne , il souhaita de communier dans la chambre de sainte Catherine de Sienne : il alla y servir la messe à un des Pères , avec qui il étoit venu à Florence , et il communia avec des sentimens particuliers de la plus tendre dévotion. On le pria au collège de faire un discours de piété aux jeunes Congréganistes de la sainte Vierge. Ayant accepté cette commission , il se retira dans une tribune pour faire oraison devant le saint Sacrement. C'est là qu'il prépara , sans rien lire , son discours ; ensuite il se retira à sa chambre pour écrire ce qu'il avoit pensé. Il parla avec tant d'onction et d'efficacité à ces jeunes gens , qui d'ailleurs connoissoient parfaitement la haute naissance de celui qui les prêchoit , qu'il fit naître à plusieurs d'entre eux le désir de renoncer au monde et de se faire religieux. On fut même obligé de distribuer différentes copies de ce discours à plusieurs qui le demandoient avec instance. Un prédicateur Jésuite conserva par dévotion l'original de ce discours écrit de la main de Louis. Enfin on arriva à Rome. Ce fut avec beaucoup
Seconde Partie. Chap. XXIII. 187 de joie que les Pères et les Frères du collège romain le revirent au milieu deux. Ils ne pouvoient se lasser de le voir , de lui parler , et de goûter les fruits de sa très-sainte conversation.