‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 62 sur 85 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Perfection consommée de Louis,

J-JE Sage dit que la vie du juste est comme une lumière éclatante qui , commençant à l'aurore comme le jour , va toujours croissant , jusqu'à ce qu elle parvienne à la perfection du jour , qui est l'heure où le soleil est à son point de la plus haute élévation. Telle fut la vie de Louis. Elle commença dès ses plus tendres années à briller par la candeur de son innocence. Elle augmenta son éclat , à mesure qu'il avança en âge , croissant de vertu en vertu. Sa lumière alla donc toujours en augmentant , jusqu'à ce qu'elle arriva à une telle perfection de sainteté, qu'on peut dire qu'elle atteignit la splendeur du jour parfait. Tous ceux qui conversoient avec lui , avouoient que , soit par ses pensées , soit par ses affections , il tenoit déjà bien plus au ciel qu'à la terre. Sa vie étoit tout extatique : il étoit parfaitement détaché de toutes les choses du monde. II me dit ces paroles à son arrivée à Rome : J'ai déjà enterré mes morts , je n'ai plus a y penser : il est temps désormais que nous pensions a l'autre vie.

Peu après son arrivée , il alla chez le Père recteur du collège , et lui remit tous ses écrits spirituels et de théologie. Il se trouva parmi ces derniers certaines spéculations sur saint

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Thomas , qui étoient très-belles. Le Recteur lui demandant pourquoi il se privoit ainsi de ses propres écrits ? Il lui répondit qu'il ne le faisoit que parce qu'il sentoit y avoir un peu d'affection , comme à son ouvrage ; et que n'ayant au monde que cette seule affection , il vouloit en faire le sacrifice , pour être véritablement détaché de tout. Il étoit alors parvenu à une sublimité de perfection qu'il seroit à souhaiter que tous les religieux connussent et imitassent. L'homme goûte naturellement un certain plaisir et sent une certaine complaisance à se voir singulièrement aimé , surtout des supérieurs , et caressé des personnes de marque. On regarde ce témoignage de bienveillance comme des signes non équivoques de satisfaction. Il arrive de là que quelques-uns non-seulement s'en font un mérite , mais encore se délectent à le raconter. Louis étoit bien éloigné de ce défaut. Si on lui donnoit quelque signe d'estime , il n'y paroissoit sensible qu'en faisant connoître le déplaisir qu'il en éprouvoit. Il étoit si parfaitement mort à l'amour-propre , que , pour lui plaire , on affectoit de ne pas tenir plus de compte de lui que de tous les autres.

Comme il étoit plein d'affabilité pour tout le monde , et que sa charité universelle le rendoit le même pour tous , on recherchoit sa conversation , et l'on se disputoit le plaisir de l'entendre en récréation parler hautement de Dieu , des choses du ciel et de la perfection. Je sais par expérience et par le rapport d'autrui , que plusieurs, au sortir de sa conversation , se trouvoient plus fervens qu'au sortir de leur oraison. Quand il se rencontroit tête-à-tête avec quelqu'un de ceux avec lesquels il pouvoit s'ouvrir

Seconde Partie. Chap. XXIV. 189 confidemment , alors il découvroit les affections divines de son ame , et ceux qui lecoutoient étoient étonnés. Il leur donnoit matière de soupirer , et en même temps d'admirer une si haute contemplation et une union si parfaite avec Dieu. Son amour pour Dieu étoit tel , que , quand il entendoit lire quelque chose à table , ou qu'on en parloit , tout en lui s'attendrissoit • et l'intérieur influant sur l'extérieur , son visage paroissoit tout enflammé , sans qu'il pût proférer une parole. Une fois en particulier , étant à table et entendant lire quelque chose sur l'amour divin , il sentit naître en lui ce feu extraordinaire , de sorte qu'il ne put pas continuer à manger. Nous qui étions ses voisins , nous nous en aperçûmes ; ne sachant pas de quoi il étoit question , et craignant qu'il ne se trouvât mal , nous le regardions fixement, et nous lui demandâmes s'il lui manquoit quelque chose. Ne pouvant nous répondre , il fut mortifié qu'on se lût aperçu de son état. Il avoit alors les yeux baissés , d'où nous voyions couler quelques larmes ; le visage en feu , et la poitrine si élevée , que nous craignions qu'il ne se rompît quelque vaisseau. Chacun de nous lui portoit envie. Vers la fin du repas , il revint peu à peu à son état ordinaire. Quelques-uns de ceux qui savoient ce qui lui faisoit le plus d'impression , prenoient plaisir, en récréation , à faire tomber le discours sur la charité de Dieu pour le genre humain , afin de le voir s'enflammer ; d'autres , au contraire , témoins de ce qu'il souffroit alors , interrompoient ces discours pour ne pas nuire à sa santé. Quand il passoit par les salles et les galeries , il étoit si absorbé en Dieu , que plusieurs fois j'éprouvai de passer devant lui et de le saluer

igo Vie de S. Louis de Gonzague.

sans qu'il s'en aperçût : quelquefois on le voyoit dans ces mêmes lieux réciter quelques dizaines de son chapelet; ou vaquer à quelque autre dévotion ; de temps en temps il se mettoit à genoux j se relevoit , puis recommençoit : tout cela auroit paru singulier dans un autre , et ne l'étoit point en lui. Dans cette dernière année il setoit prescrit une heure par jour de lecture spirituelle. Il goûtoit beaucoup les Soliloques de saint Augustin , la Vie de sainte Catherine de Gênes , l'exposition des Cantiques de saint Bernard , et particulièrement sa lettre intitulée : Aux Frères du Mont-Dieu ; il la savoit presque par cœur. Pour mieux profiter de ce qu'il lisoit , il notoit ce qui le touchoit davantage , comme on l'a vu dans ses papiers , après sa mort.

Quand Louis fut sur le point de commencer sa quatrième année de Théologie , en novembre 1590, les supérieurs le forcèrent à prendre une chambre seul; alors il fit instance pour n'avoir du moins qu'un petit réduit qui étoit au haut d'un escalier , noir , bas et étroit , dont la fenêtre donnoit sur le toit , et où pouvoit à peine tenir son lit , une chaise de bois et un prie-dieu , dont il se servoit au lieu de table pour étudier ; de sorte qu'on eut plutôt pris ce lieu pour une prison que pour une chambre. C'est pour cette raison qu'on ne donnoit celte chambre à aucun étudiant. Le Père recteur étant un jour allé le voir dans ce réduit , le trouva aussi enchanté de sa petite demeure qu'on peut l'être d'un palais. Nous prenions plaisir à lui dire que , comme saint Alexis avoit choisi de demeurer sous un escalier par un esprit de pauvreté , lui , par le même motif ,

Seconde Partie. Chap. XXIV. 191 avoit choisi d'être logé sur le haut d'un escalier et dans une vraie chaumière. En un mot , il vivoit dans un tel état de perfection , que personne ne pouvoit rien apercevoir en lui qui avoisinât l'imperfection. Cest ce que ses supérieurs , ses compagnons et condisciples ont plusieurs fois témoigné. Un Jésuite qui , pendant environ deux ans , avoit occupé une même cbambre avec Louis au collège romain , déclara qu'ayant eu l'un et l'autre ordre du Père recteur , de se reprendre avec charité des défauts qu'ils se reconnoîtroient , dans tout ce temps il n'avoit rien aperçu dans ce saint jeune homme qui eût l'air de manquement , quoiqu'ils fussent toujours ensemble , et que Louis eût en lui une grande confiance.

Le Père prédicateur avoit pour lui une si grande vénération et lui porloit tant de respect , qu'il n'osa jamais converser avec lui ni lui parler , quoiqu'il le désirât beaucoup et qu'il en eût l'occasion.

Peu de mois avant sa dernière maladie, Louis sentit augmenter en lui le désir de la céleste patrie; il parloit volontiers de la mort. Il disoit alors que plus il vivoit , et plus augmentait en lui le doute de son salut : que s'il vivoit plus long-temps , il craignoit que ses doutes ne fissent qu'augmenter , à cause des affaires qui pouvoient lui survenir, et l'ordre de la prêtrise qu'il seroit obligé de recevoir. La raison qu'il donnoit de cela étoit que les prêtres , soit par l'office qu'ils sont obligés de réciter, soit par les messes qu'ils célèbrent , ont un plus grand compte à rendre à Dieu ; et plus encore les prêtres qui travaillent au salut des âmes , en confessant , prêchant , dirigeant et administrant les Sacre-

igi Vie de S. Louis de Gonzagce.

mens : qu'au contraire, dans l'état où il se trouvoit, n'étant pas encore dans les ordres sacrés, il avoit une plus grande sécurité sur son salut, parce que son ame n'auroit pas à répondre des fautes qu'il pourroit commettre dans ces importantes fonctions ; qu'ainsi il accepteroit bien volontiers la mort à l'âge où il étoit , s'il plaisoit à Dieu de l'appeler à lui. Il fit en effet le sacrifice de sa vie à l'occasion qu'on va raconter.

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