CHAPITRE XXV
Rome est affligée d'une grande mortalité : Louis se dévoue au service des malades.
XJ année 1691 fut une année affreuse dans toute l'Italie , par la mortalité qu'occasiona la disette des vivres et une famine presque générale. La mortalité fut plus grande à Rome , à cause de la multitude de gens qui vinrent de toute part s'y réfugier , dans l'espérance d'y trouver des secours. Les Pères de la Compagnie de Jésus , soit par leurs propres aumônes, soit par celles qu'on leur confioit , firent ce qu'ils purent pour soulager la misère publique : non-seulement ils se dévouèrent à servir les malades dans les hôpitaux de Rome ; mais le père Claude Aquaviva , alors Général , qui s'étoit chargé d'avoir soin des lépreux , ordonna à ses inférieurs d'établir encore pour un temps un autre hôpital ; ce qui fut exécuté. Dans cette fâcheuse circonstance, Louis fît connoître toute l'étendue de sa charité. On le vit souvent parcourir les rues de Rome , cherchant des aumônes pour les pauvres malades. On admiroit
Seconde Partie. Chap. XXV. ig3 avec quelle satisfaction il sacquittoit de cette fonction.
Un jour entre autres , sachant que Don Jean de Médicis étoit arrivé à Rome pour négocier quelque affaire avec le pape Grégoire XIV , Louis qui avoit connu ce seigneur dans sa jeunesse , et avoit eu des liaisons particulières avec lui à cause des bons sentimens qu'il voyoit en lui , demanda permission au Père provincial de lui faire une visite avec une soutane toute déchirée et une besace sur l'épaule , déclarant qu'il en usoit ainsi pour en avoir une bonne aumône pour les pauvres de l'hôpital ; mais il avoit encore un autre motif. Comme ce seigneur lui avoit toujours témoigné beaucoup de bonté , il croyoit qu'il étoit de son devoir de chercher à l'aider spirituellement , et à lui inspirer par son exemple le mépris de toutes les choses du monde. Ayant obtenu la permission qu'il demandoit , il alla ainsi vêtu faire sa visite/ et réussit dans les deux objets qu'il s etoit proposés. Il eut de ce prince une aumône considérable , et le laissa touché , édifié et pénétré des meilleurs sentimens.
Louis voulut de plus aller servir lui-même les malades à l'hôpital. Les supérieurs eurent beaucoup de peine à y consentir ; mais il leur fit de si fortes instances , leur citant l'exemple des autres Jésuites qui y alloient , qu'il obtint la permission d'y alier quelquefois. Un de ses compagnons , nommé Bondi , ayant été averti d'agir avec précaution dans le service des malades , à cause de la contagion qui étoit parmi eux , répondit à celui qui lui clonnoit cet avertissement : qu'ayant devant les yeux l'exemple de Louis , qui se portoit à ce service avec tant
i(^4 ^1E DE S. Louis de Gonzague.
de charité et si peu de ménagement, il ne consentirent jamais à s'épargner , quelque danger qu'il y eût pour lui , fût-ce d'en mourir. Ce même Bondi se sentit dans ce même temps animé dune ferveur d'esprit si grande , que plusieurs qui avoient avec lui quelques liaisons particulières , remarquèrent en lui ce changement extraordinaire , qui les réjouit autant qu'il les surprit. Il fut en effet la première victime de la charité.
Cependant la mortalité redoubîoit ses ravages. G'étoit un objet d'horreur de voir tant de moribonds se traîner nus dans l'hôpital : plusieurs tomboient morts sur les escaliers et répaudoient l'infection. Dun autre côté , on admiroit l'héroïsme de la plus grande charité dans Louis et ses compagnons. On les voyoit voler au service de ces pauvres malades avec autant d'empressement que de satisfaction. lis les déshabilloient , les mettoient au lit , leur lavoient les pieds , raccommodoient leurs lits , quand ils en avoient besoin , leur donnoient à manger , les disposoient à la confession , et les exhortoient à la patience. On remarqua que Louis cherchoit toujours les malades les plus dégoûfans , et ne \vs quittoit qu'avec peine.
La maladie étant contagieuse , plusieurs Jésuites en furent attaqués. Bondi , qui en mourut , ne fut pas le seul quelle enleva. Louis le voyant à l'agonie , dit à l'un de ses confrères : Oh ! que Je serais charmé de faire un échange avec Bondi , et de mourir a sa place } si Notre- Seigneur vouloit me faire cette grâce ! Sur une observation que lui fit celui auquel il parloit , Louis ajouta : Je ne vous dis cela que parce que f ai quelque probabilité d'être en grâce avec
Seconde Paetie. Chàp. XXV. iq5 Dieu ; et ne sachant ce qui peut arriver dans la suite , je mourrois volontiers a présent. Ce fut dans le même temps qu'il dit au père Bellarmin : Je crois , mon Père , que les jours qui me restent sont en, petit nombre. Ce Père lui ayant demandé sur quel fondement il parloit ainsi ? C'est, répondit-il, que je me trouve un désir extraordinaire de travailler a servir Dieu ; et mon désir est si vif , que je me figure que Dieu ne ni accorderoit pas cette grâce ? s'il ne devoit bientôt m enlever de ce monde.