CHAPITRE XXVI
Dernière maladie de Louis,
JLje Seigneur ne tarda pas à exaucer les désirs de Louis. Les supérieurs voyant que plusieurs de ceux qui servoient dans les hôpitaux tornboient malades , défendirent à Louis d'y aller davantage ; mais il fit tant d'instances pour y retourner , qu'on y consentit. On eut seulement soin de lui assigner {'hôpital de la Consolation , où , pour l'ordinaire , on ne recevoit point de malades contagieux. Malgré ces précautions , presqu au même temps Louis tomba malade du même mal que ses compagnons. Il se mit au lit le 3 de mars i5cji , persuadé , dès cette première attaque , que cette maladie se* roit pour lui la dernière. On vit sur son visage et dans toutes ses actions une joie toute particulière. Ceux à qui il aveit confié la révélation qu'il avoit eue à Milan , ne doutèrent pas , en voyant sa grande satisfaction , que le temps de sa mort , qu'il avoit tant souhaité , ne fut arrivé : et cela étoit vrai.
196 Vie de S. Louis de Gonzague.
Ce grand désir que Louis sentoit de mourir , lui donna quelque scrupule : il craignit qu'il n'y eût quelque imperfection. Pour s'en éclaircir , il proposa son doute au père Bellarmin , son confesseur. Ce Père l'ayant assuré que le désir de mourir pour s'unir à Dieu n etoit point un mal , surtout quand il étoit accompagné d'une sincère résignation à la volonté de Dieu , et que plusieurs Saints avoient eu ce désir ; alors Louis s'abandonna avec encore plus d'affection au désir de la vie éternelle. La malignité du mal , qui étoit une fièvre pestilentielle , fit tant de progrès , qu'au septième jour de sa maladie il se trouva à l'extrémité. Alors il demanda avec beaucoup d'instance à se confesser. Il reçut ensuite le saint Viatique et l'Exîiême-Onction des mains du Père recteur. Il répondit à toutes les prières avec de grands sentimens de dévotion : tous les assistans fondoient en larmes : ils regrettoient la perte d'un Frère si saint et qui leur étoit si cher.
Tandis que Louis avoit joui d'une certaine santé , il pratiquoit tant de pénitences et de mortifications , qu'il sembloit par-là notablement abréger ses jours. Plusieurs Jésuites ses amis lui avoient fait quelquefois des reproches à ce sujet , et lui avoient dit qu'au moment de la mort , il en auroit les mêmes scrupules qu'avoit eus saint Bernard. Louis , pour ne laisser à personne aucun doute là-dessus ; après avoir reçu le saint Viatique , la tête parfaitement saine , sa chambre pleine des Pères et des Frères , pria ie Père recteur de leur déclarer à tous , qu'il ne se sentoit aucun scrupule des pénitences et des mortifications qu'il avoit pratiquées ; qu'au contraire , il regrettoit de n'avoir pas fait en ce
Seconde Partie. Chap. XXVI. 197 genre plusieurs choses qu'il auroit pu faire , et que les supérieurs lui auroient accordées ; d'ailleurs , qu'il n'avoit jamais rien fait en tout cela de sa propre volonté , mais toujours avec l'agrément de l'obéissance. Il ajouta encore qu'il ne croyoit pas avoir à se reprocher aucune transgression des Règles : ce qu'il décîaroit , afin que personne ne fût scandalisé , si quelquefois on l'avoit vu ne pas suivre le train de la Communauté , et faire plus ou moins que les autres. Ces déclarations ne firent qu'attendrir encore davantage tous les assistais.
Louis voyant entrer dans son infirmerie le père Carminata , provincial , il lui demanda la permission de prendre la discipline ; le Père lui répondit qu'il n'étoit pas en état de faire cette mortification , attendu sa foiblesse. Quelqu'un du moins , reprit le malade , pourroit me rendre ce service , et m en donner de la tête auoc pieds. Le Provincial lui dit encore que cela ne se pouvoit pas , parce qu'il y auroit danger que celui qui le frapperoit n'encourût l'irrégularité. Ne pouvant rien obtenir de ce côté-là ; il demanda avec instance qu'au moins on le laissât mourir par terre , ce qui lui ayant été pareillement refusé , il se soumit à ce que l'obéissance décidoit. On croyoit qu'il mourroit ce septième jour de sa maladie , jour auquel il finissoit sa vingt-deuxième année : mais le Seigneur permit que son mal diminuât , et que la maladie tirât en longueur ; afin qu'avant de mourir , Louis nous donnât pendant sa maladie et plus d'édification et plus d'exemples de vertus. Cependant le bruit s'étant répandu à Châtillon que Louis étoit mort , Ja marquise sa mère et son frère lui firent faire un service solennel. Peu
ig8 Vie de S. Luuis de Goiszague.
de temps après ils apprirent qui! vivoit encore ; cette nouvelle lit tant de plaisir à son frère ie marquis^ Rodolphe , qu'en la recevant , ii brisa une chaîne d'or qu'il portoit au cou , et la distribua aux personnes qui se trouvèrent alors avec lui.