CHAPITRE XXVII
Le mal de Louis tire en longueur. Choses édifiantes qui se passent pendant sa maladie.
Après ces premières aises, la maladie de Louis dégénéra en une fièvre lente qui îe mina peu à peu dans l'espace de trois mois. Ce lut pendant ce temps qu'arrivèrent bien des choses particulières et de grande édification. Comme il n'a pas été possible de les recueillir toutes ? à cause de leur diversité et de la multitude des personnes qui le visitoient , je n'en rapporterai ici que quelques-unes qui sont parvenues à ma connoissance.
Quand il tomba malade , on le mit à l'infirmerie , dans un lit garni dune grosse toile, qu'on y avoit placée pour un vieux Frère malade ; Louis trouvant en cela trop de délicatesse , pria le supérieur de lui iaire ôter cette garniture , pour n'avoir rien , disoit-il , qui ne fût commun : mais on lui répondit que cela n'avoit pas été mis là pour lui , et qu'il n'y avoit rien contre la pauvreté religieuse. Cette réponse le tranquillisa.
Au commencement de la maladie, le médecin ordonna pour Louis et pour un autre malade un remède très-dégoûtant ; l'autre malade fit son possible pour prendre tout d'une haleine
Seconde Partie. Chap. XXVII. 199 ce remède , afin d'en moins sentir le dégoût : mais Lonis , pour se mortifier , prit en main le verre , et commença à boire lentement cette dégoûtante médecine , comme si c'eût été la potion la plus agréable , sans rien témoigner du dégoût qu'il devoit nécessairement éprouver en la buvant.
L'infirmier avoit sur la table de la chambre un peu de sucre candi et de réglisse , pour que de temps en temps Louis en mit à sa bouche quand il tousseroit. Comme un jour il prîoit ce Frère de lui donner un peu de réglisse , celui-ci lui demanda pourquoi il ne lui riemandoit pas plutôt du sucre candi ? C'est que le suc de réglisse , répondit Louis , me paroït plus conforme a la -pauvreté.
Ayant entendu dire de son lit qu'il étoit à craindre que la mortalité qui régnoit ne devînt une véritable peste 5 il s'offrit aussitôt au supérieur , s'il guérissoit , pour aller servir les pestiférés ; et le Père général étant venu le voir, il lui demanda la permission d'en faire le vœu ; l'ayant obtenue , il fit ce vœu avec une très -douce consolation ; ce qui édifia beaucoup tous ceux qui apprirent ce grand acte de charité.
Les cardinaux de la Rovère et Scipion Gonzague , ses parens , vinrent plusieurs fois le visiter pendant sa maladie : Louis ne sentretenoit avec eux que de choses spirituelles et de la vie bienheureuse , ce qui les édifioit beaucoup ; aussi le Père recteur leur ayant dit, que sans qu'ils prissent la peine de venir au collège , il se chargeoit de leur faire donner des nouvelles du malade, ils lui répondirent qu'ils ne pouvoient pas se dispenser de venir , puisqu'ils re-
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tiroient de leur visite tant de profit pour leur ame. Le cardinal Scipion Gonzague , qui étoit goutteux , se faisoit porter à l'infirmerie de Louis , et ne quittait jamais qu'à regret ce cher malade. Un jour que Louis lui parloit de sa mort prochaine et de la grande grâce que Dieu lui faisoit en l'appelant à lui dans la jeunesse ; le pieux Cardinal qui avoit pour lui une affection sincère , lecoutoit avec tendresse : et comme entre autres choses , Louis l'assuroit qu'il regardoit son Eminence comme son père et son bienfaiteur , attendu que cétoit par son moyen , qu'après tant de difficultés , il étoit entré en religion ; le Cardinal lui répondit avec larmes , que c'étoit à lui à le reconnoître , malgré la différence des années , pour son père et son maître spirituel ; tant ses exemples lui avoient procuré de secours et de consolation. Après cet entretien , comme il se retiroit fort affligé , il dit à ceux qui l'accompagnoient , qu'il seroit bien sensible à la mort de ce saint jeune homme ; assurant que jamais il ne l'avoit entretenu , sans se trouver ensuite dans une paix et une tranquillité desprit singulière ; qu'il le tenoit pour l'homme le plus heureux de toute la Maison de Gonzague.
Le père Corbineîli , homme fort avancé en âge , et avec qui Louis étoit lié d'amitié , se trouvoit malade en même temps que lui; et l'un et l'autre se faisoient souvent saluer mutuellement. Ce bon vieillard sentant son mal augmenter , souhaita ardemment de voir Louis encore une fois avant de mourir , et pria l'infirmier de le lui apporter dans sa chambre ; ne pouvant , dans l'état où il étoit , se faire transporter dans la sienne. L'infirmier , pour le con-
Seconde Partie. Chap. XXVII. 201 tenter , aida Louis à s'habiller , et le porta entre ses bras dans l'infirmerie du père Corbinelli. On ne sauroit exprimer combien fut grande la consolation que ce respectable vieillard reçut de la visite de Louis. Après s'être entretenus quelque temps ensemble avec tendresse et dévotion , s'exhottant mutuellement à la patience et à la volonté du Seigneur , le père Corbinelli dit à Louis : Mon cher frère , je mourrai sans peine sans vous revoir ; et c'est pour cette raison que j' ai présentement une grâce a vous demander ; vous ne devez pas me la refuser : c'est qu'avant que vous sortiez de ma chambre , vous me donniez votre bénédiction. Louis se trouva très-embarrassé de cette demande. Il répondit que la chose ne corivenoit pas ; qu'il falloit même le contraire : Vous êtes un vénérable Père y disoit-il, moi , je ne suis qu'un jeune homme : vous êtes prêtre ; je ne le suis point : c'est au plus distingué qu'il convient de bénir. Le vieillard , par l'estime qu'il avoit du saint jeune homme , redoubla ses instances pour que Louis ne le quittât pas dans ce dernier moment sans lui donner cette consolation ; il pria même l'infirmier de ne point reporter Louis à son infirmerie qu'il ne lui eût accordé la grâce qu'il demandoit. Le sage Louis répugnoit infiniment à faire ce qu'on exigeoit : mais gagné par l'infirmier , il trouva un moyen pour contenter le bon vieillard et apaiser en même temps sa propre humilité ; ce fut qu'en élevant la main il se bénît lui-même , disant : Que Notre-Seigneur Dieu nous bénisse tous deux. Prenant ensuite de l'eau bénite , il la jeta sur le Père , disant encore : Mon Père , que le Seigneur comble votre révérence de sa sainte grâce , et lui
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accorde tout ce quelle désire pour sa gloire ; prie?, pour moi. Le Père resta consolé et trèssatisfait , et Louis se fit reporter à son infirmerie.
Ce bon Père donna encore un autre témoignage de la dévotion qu'il avoit pour Louis. Car , se trouvant aux derniers momens , il dît à l'infirmier qu'il souhaitoit ardemment qu'après sa mort on mît son corps dans le même caveau où seroit mis celui de Louis , quoique ce oaveau ne fût point destiné à la sépulture des Prêtres : la chose fut exécutée par ordre des supérieurs. Il mourut en effet le i.er de juin , veille de la Pentecôte , vers minuit , vingt jours avant Louis. Ce Père étoit dans une chambre assez éloignée de celle de Louis , et même dans une galerie différente : Louis ignoroit qu'il fût mort ; et cependant cette même nuit , il apparut trois fois en songe à Louis , comme celuici le raconta à l'infirmier. Ce Frère entrant , selon l'usage , pour ouvrir les fenêtres de son infirmerie, lui demanda comment il avoit passé la nuit ? Et Louis lui répondit en ces termes : « Je l'ai passée plus mal qu'à l'ordinaire , tour- » mente de rêves continuels , fâcheux , extra- « vagans même, ou plutôt d'apparitions. J'ai vu » trois fois le père Corbinelli tout hors d'ha- » leine \ la première fois il m'a dit : Mon Frère, » c'est maintenant le temps de me recommander » a Dieu , afin qu'il daigne me donner la pa- » tience et les forces nécessaires dans le pé- » rilleux état ou je me trouve ; ne croyant pas y> que y sans un secours spécial de sa divine » bonté , je puisse les avoir autant qu'il con- « viendroit. J'ai cru que c etoit un rêve , et je » me suis dit à moi-même : Jeferois mieux de
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» dormir y et de laisser évanouir ces imagina- » tions. Peu après à peine avois-je repris mon » sommeil , que ce même Père s'est fait voir » à moi pour la seconde fois, et m'a sollicite » avec encore plus d'instances de l'aider par de » ferventes prières ; parce que la rigueur du » mal le lui rendoit presque insupportable. Je » me réveillai donc , et je pensai alors à dev mander le lendemain une pénitence , pour » avoir négligé l'ordre du médecin et des supe- » rieurs , qui mavoient ordonne de ne penser » qu'à dormir ; et voilà qu'au moment que je » me rendormois , le même Père se montre à » moi pour la troisième fois , et me dit : Mon » cher Frère , je suis au dernier ternie de la » vie ; priez Dieu que mon passage de cette vie » misérable soit heureux , et que par sa misé- » ricorde il me reçoive en P autre dans la gloire , » ou je n oublierai pas de prier pour vous. Alors » je me suis tellement éveillé , qu'il ne m'a pas » été possible de fermer l'œil le reste de la nuit ; » demeurant surpris de ces apparitions , sur » lesquelles je faisois de profondes réflexions. >» L'infirmier parut ne faire aucun cas de ce que Louis racontoit ; et sans lui en témoigner aucune surprise , il essaya de le rassurer , en lui disant que ce n etoit que des rêves et des fantômes ; que le père Corbinelli étoit bien , qu'ainsi il n'en fût pas inquiet ; et pour qu'il pût reprendre un peu de sommeil, il ne lui dit pas qu'il étoit mort. Louis ne répliqua rien alors ; mais , dans une autre occasion , il s'exprima de manière à convaincre que non-seulement il savoit la mort du père Corbinelli , mais encore qu'il étoit en Paradis. Car, interrogé par le père Bellarmin sur ce qu'il pensoit de l'âme de ce
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Père , si elle étoit en Purgatoire ? Il répondit sans hésiter : Elle n'a fait que passer par le Purgatoire, Le Père conclut de cette réponse que Louis avoit su cette mort par révélation ; parce que Louis étant naturellement très-réservé à assurer les choses douteuses , n'auroit pas dit si affirmativement à son confesseur que lame du Père avoit simplement passé par le Purgatoire, s'il n'en avoit eu de Dieu une révélation certaine.
Nous nous efforcions tous de l'engager , par plusieurs raisons , à demander à Dieu qu'il lui prolongeât la vie , soit pour acquérir plus de mérites , soit pour être utile au prochain et à la religion ; mais à tous nos discours il répondoit toujours : // vaut mieux mourir; et il disoit cela avec des sentimens si affectueux et une telle fermeté dévisage, qu'on voyoit clairement qu'il ne désiroit de quitter la vie que pour s'unir au plutôt inséparablement et pour toujours avec Dieu.