CHAPITRE XXIX
De la manière dont Louis se prépare h la mort.
JLi ous avons maintenant à décrire comment Louis se disposa chrétiennement et saintement à passer de la terre au ciel. Malgré les soins qu'on prenoit de lui , que n'eut-il pas à souffrir dans une maladie aussi longue et aussi pénible que fut la sienne? Cependant jamais il ne donna aucun signe d impatience , jamais il ne se plaignit de rien , ni ne témoigna être peu satisfait des services qu'on lui rendoit. Il montra toujours une patience inaltérable , et la plus parfaite obéissance aux supérieurs, aux médecins, aux infirmiers , apprenant par son exemple , comme il convient qu'un religieux se comporte jusque dans les grandes maladies.
Du moment qu'il se mit au lit jusqu'à la mort,
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il ne voulut plus qu'on lui parlât d'autre chose que de Dieu et de la vie éternelle. Pour le satisfaire dans un désir aussi juste , tous ceux qui venoient le visiter ne luitenoient que de pareils discours. Si par hasard quelqu'un venoit à parler de queîqu'autre chose , Louis paroissoit ne prendre aucun intérêt à ce qui se disoit ; et quand on recommençoit à parler de dévotion, il changeoit tout à coup , et mêloit quelques paroles à la conversation , pour témoigner quelle satisfaction il y prenoit. La raison qu'il avoit d'en agir ainsi , étoit que , quoiqu'il fût persuadé que les choses indifférentes , dites avec sel et avec prudence dans les conversations ordinaires, ne fussent pas contre l'Institut, cependant dans l'état où il se trouvoit , il lui paroissoit convenable , et tout-à-fait dans les vues de Dieu, que tous ses discours fussent entièrement spirituels.
Quelquefois il se faisoit donner ses habits , et il sortoit du lit , puis se traînoit à une table sur laquelle étoit un crucifix ; il le prenoit , lui donnoit mille baisers affectueux et respectueux : il en faisoit autant à une image de la sainte Vierge et de sainte Catherine de Sienne , et à celles des autres Saints qui tapissoient les murailles de son infirmerie. Le Frère infirmier lui ayant dit qu'il lui épargneroit la peine de se lever pour satisfaire sa dévotion , et qu'il lui apporteroit toutes ces images sur son lit , Louis lui répondit : Mon cher frère , ce sont la mes stations ; et il continua de les faire , tant qu'il fut en état de se lever.
Quand il se trouvoit seul dans le courant de la journée, et que la porte de l'infirmerie étoit fermée, il se levoit de lui-même, et se glissoit
Seconde Partie. Chap. XXIX. 20g à la ruelle de son lit pour y faire oraison à genoux : dès qu'il entendoit du bruit , il se remettoit au lit. Linfirmier crut pendant quelque temps que cetoit pour quelque besoin qu'il se levoit ainsi ; mais ensuite il soupçonna ce que ce pou voit être ; et l'ayant un jour adroitement surpris à genoux , il lui défendit de le faire davantage ; et Louis confus d'être ainsi découvert , ne le iit plus.
Il sentretenoit le plus souvent qu'il pouvoit avec le père Bellarmin son confesseur , des choses de son ame. Un soir en particulier , il lui demanda s'il croyoit que quelqu'un pût entrer en Paradis , sans passer par le Purgatoire ? Le Père lui répondit qu'il le croyoit ainsi ; et comme il connoissoit parfaitement la vertu de Louis : J'espère , ajouta- t-il , que vous serez un de ces fortunés y parce que le Seigneur Dieu vous ayant par sa miséricorde fait tant de grâces j et en particulier y celle de ne V avoir jamais offensé mortellement , je crois être assuré qiï il vous fera encore la grâce daller droit en Paradis Cette réponse du père Bellarmin remplit Louis de tant de consolations , que dès que le Père eut quitté son infirmerie , il entra dans une contemplation , où il vit en esprit la céleste Jérusalem. Il demeura toute la nuit dans cette extase, pendant laquelle son ame fut inondée de délices. Suivant ce qu'il en rapporta au père Bellarmin , cette nuit lui avoit paru n'avoir duré qu'un instant. On croit que ce fut alors que le jour de sa mort lui fut décidément révélé j car après cette faveur céleste , il déclara positivement que le jour de l'octave de la Fête-Dieu , il ne seroit plus de ce monde ; ce qui se trouva vrai. Il répéta la même chose 3
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quelques jours avant cette fête , à un Jésuite qui le visitoit souvent.
Comme la maladie de Louis alloit en empirant , le préfet des infirmeries , qui s entendoit aux malades , lui confirma qu'il ne lui restoit que peu de jours à vivre ; Louis prenant prétexte de cet avis , dit à l'un de ses confrères : Vous ne savez pas la bonne nouvelle que j'ai eue ; je mourrai dans l'espace de huit jours : aidez -moi 7 je vous prie, a réciter le Te Deum , pour rendre grâces a Dieu de la faveur qu'il me fait. Ils dirent donc tous deux dévotement ce Cantique. Ensuite un autre de ses condisciples étant venu le voir , Louis dit avec effusion de cœur : Mon frère ; lœtantes imus , lœtantes imus ; nous nous en allons avec joie. Plus il montroit de satisfaction et de consolation en prononçant ces paroles , plus ceux qui les entendoient en étoient touchés et attendris.
Il voulut encore écrire trois lettres pour prendre congé de trois Pères ses intimes amis. Le premier étoit îe père Pescalori , autrefois son maître des novices , alors Recteur à Napîes. Le second , le père xlngelis qui y professoit la Théologie ; et le troisième le père Recalcati, recteur de Milan. Il leur fit marquer à tous trois qu'il partoit pour le ciel ; et en les saluant , il se recommanda à leur prières. Comme les forces lui manquoient , il se fit conduire la main pour signer ces lettres ; et au lieu de son nom , il fit une croix.
11 employa ces huit derniers jours de sa vie à des actes particuliers de dévotion. Il pria un Père, à qui il fit confidence de la certitude de sa mort, de venir tous les jours sur les trois heures dans son infirmerie , pour réciter ensemble
Seconde Partie. Chap. XXIX. 21 ï les sept Psaumes de la pénitence. Ce Père ne manqua point au rendez-vous, ils se trouvoient seuls à cette heure- là. Louis faisoit mettre sur son lit un crucifix ; et le Père à genoux près du lit , récitoit à voix basse les Psaumes. Le Père s arrêtait à quelques endroits ; et le saint jeune homme lenoit les yeux fixés sur le crucifix avec une profonde attention , et sembloit se perdre dans la contemplation des choses qu'on îisoit. Le Père ne pouvoit s'empêcher de répandre un torrent de larmes; Louis en laissoit aussi échapper quelques-unes , au milieu de la plus parfaite sérénité. Aux autres heures du jour ? il se faisoit lire quelque fragmens des Soliloques de saint Augustin , ou de saint Bernard sur les Cantiques , ou quelques Psaumes qu'il indiquoit lui-même , tels que le Psaume Lœ talus sum , etc. Quemadmodhm desiderat cervus , etc. et autres semblables.
Le bruit commençant à se répandre qu'il devoit mourir dans cette octave, chacun épioit le moment pour se trouver seul avec lui , et pouvoir avec liberté se recommander à ses prières, Il recevoit toutes les commissions qu'on lui donnoit pour le ciel , et promettait si décidément de les faire , qu'il montroit une certitude de devoir bientôt y entrer. II parloit de sa mort comme nous parlons d'un changement de chambre. Plusieurs Pères venoient le voir et le servir par dévotion. Le père Fuccioli , procureur-général , se distingua parmi les plus assidus , ainsi que le père Piatti , qui mourut deux mois après Louis. Ce dernier sortant un jour de l'infirmerie de Louis , dit à son compagnon : Je vous assure que Louis est un Saint, et si fort Saint , qiion pourroit le canoniser.
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même de son 'vivant ; faisant allusion aux paroles du pape Nicolas V, qui dans la canonisation de saint Bernardin de Sienne , dit de saint Antonin de Florence , qui étoit vivant et présent: Je pense quon pourrait canoniser Antonin vivant , comme Bernardin mort. Vers la fin de l'octave , Louis étoit la plus grand partie du temps dans une profonde contemplation , proférant seulement de temps à autre quelques paroles de dévotion , quelques oraisons jaculatoires. Dans les trois derniers jours , ayant reçu d'un Père un crucifix de bronze, auquel étoient attachées des indulgences , il le tint constamment appliqué sur sa poitrine jusqu'au dernier soupir. Ii fît plusieurs fois la profession de foi que le rituel prescrit, montrant un grand désir de s unir à Dieu , et repétant souvent : Cupio dissolvi et esse cum Christo ; je désire que mon ame quitte mon corps pour être à Jésus- Christ, et autres paroles semblables.