CHAPITRE XXX
L'heureuse mort de Louis.
JLje jour de l'octave de la Fête-Dieu commençoit à paroître , lorsqu'un des infirmiers entra dans l'infirmerie de Louis , et le trouvant à l'ordinaire , lui dit : Eh bien ! mon frère , nous sommes encore vivans , et non morts , comme vous l'aviez cru et Vaviez dit. Louis lui confirma qu'il mourroit effectivement ce jour même. L'infirmier en le quittant rencontra son compagnon , et lui dit : Louis persévère dans la croyance quil doit mourir aujourd'hui ; et cependant il me paroît qu'il est mieux que les
Seconde Partie. Chap. XXX. 2i3 jours précédons. Un autre Père lui faisant visite, lui dit : Frère Louis , vous disiez que vous mourriez dans cette octave : nous voilà au dernier jour ; et il me par oit que vous êtes mieux , et quy on peut espérer de vous voir vivre? Louis lui répondit : Le jour nest pas encore terminé. Il parla plus nettement à un autre, qui, en enfant dans son infirmerie lorsqu'on lui pansoit une plaie au talon droit , que la maigreur et le lit lui avoient oceasionée , lui dit , touché de compassion , que quoiqu'on fût bien fâché de le perdre , il prioit cependant le Seigneur de le délivrer de cette souffrance ; à quoi Louis répondit sérieusement : Cette nuit je mourrai. Il répéta jusqu'à trois fois ces mêmes paroles; parce qu'on lui disoit qu'on ne le croyoit pas malade à ce point. Il passa la matinée de ce jour à faire oraison et des actes de foi et d'adoration avec beaucoup de piété.
Vers midi , il fit instance pour qu'on lui donnât le saint Viatique , qu'il avoit déjà demandé dès le point du jour; mais les infirmiers qui ne croyoient pas qu'il fut si près de mourir , ne faisoient pas attention à sa demande. Cependant comme il renouveloit ses instances et ses prières , les infirmiers lui dirent, qu'ayant déjà reçu dans cette maladie le saint Viatique , ils ne croyoient pas qu'on pût le réitérer ; Louis leur répondit : Y Extrême - Onction , non ; le Viatique , oui. Malgré cette réponse , les infirmiers n'en firent rien.
Pendant qu'il étoit dans cet état , le pape Grégoire XIII qui , comme on le conjectura , avoit su des Cardinaux parens de Louis sa maladie, demanda comment il se trouvoit ? Ayant appris qu'il étoit à l'extrémité , il lui envoya de
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lui-même sa bénédiction et une indulgence plénière. Ce fut le Père ministre du collège qui lui porta cette nouvelle. Comme Louis étoit extrêmement humble, s'il eut de !a consolation à recevoir cette bénédiction et cette indulgence , il ne fut pas moins confus de ce que le Pape setoit souvenu de lui ; il en vint même jusqu'à se cacher le visage. Le Père ministre qui s'en aperçut , lui dit, pour le tranquilliser , qu'il ne devoir pas être surpris que le Pape ayant su par hasard quelque chose de sa dangereuse maladie , se fut déterminé à lui envoyer sa bénédiction.
Sur les six heures du soir , le père Lambertini étant venu du noviciat, où ils avoient vécu ensemble , lui vint faire une visite ; Louis le pria d'engager le Père recteur à lui donner le saint Viatique ; ce qu'il fit. Il voulut réciter avec lui les Litanies du saint Sacrement , auxquelles Louis répondit toujours d'une voix claire et distincte ; et à la fin , il remercia ce Père avec un air riant et un contentement plus marqué qu'à l'ordinaire. Le Père recteur entra pour lors avec le saint Viatique , ce qui augmenta la consolation de Louis. Il communia avec la plus grande ferveur , et toujours dans la ferme persuasion qu'il jouiroit bientôt de son Dieu , et qu'il le verroit face à face dans le ciel. Tous ceux qui se trouvèrent à cette cérémonie ne purent retenir leurs gémissemens et leurs larmes , en entendant prononcer ces paroles : Accipe y f rater 9 viaticum , etc. Recevez , mon frère , etc.
Notre saint jeune homme , après avoir reçu le saint Viatique , voulut embrasser tous ceux qui étoient présens. Il le fit avec beaucoup de
Seconde Partie. Chap. XXX. 2i5 charité et de satisfaction , suivant l'usage de la Compagnie, quand quelqu'un part pour un long voyage. 11 donna à chacun le dernier adieu ; et chacun le reçut avec larmes , sans pouvoir se déterminer à s'éloigner de lui. On le regarJoit avec tendresse , et l'on se recommandent à ses prières. Un de ceux avec qui Louis avoit traité plus confidemment , lui ayant dit qu'il espéroit qu'il jouiroit bientôt de la vision béalifique , le pria de se souvenir alors de lui , comme il l'avoit lait pendant la vie, et de lui pardonner, si par ses imperfections il l'avoit quelquefois offensé; Louis lui répondit avec tendresse , qu'il cornptoit sur les miséricordes divines , sur le précieux sang de Jésus-Christ , et sur la protection de la sainte Vierge sa mère , qu'il espéroit que son bonheur ne tarderoit pas ; et il lui ajouta qu'indépendammentde sa demande, il se seroit souvenu de lui; parce que s'il l'avoit aimé sur la terre , il l'aimeroit beaucoup plus encore dans le ciel , puisque la charité y est plus parfaite.
Louis avoit la tête si saine , il parîolt avec tant de justesse et si librement , qu'il ne paroissoit pas vraisemblable qu'il dût mourir ce jour-là. Dans le même temps entre le Père provincial , qui lui dit : Qu'en est-il de vous , frère Louis ? Il lui répondit : Mon Père , nous prenons notre route. — Et pour aller oit ? En Paradis , répliqua Louis. En Paradis ! reprit le Père provincial. — Oui , mon Père , en Paradis y si mes péchés ne m'en empêchent pas ; oui) j'espère , par la miséricorde de Dieu , y arriver. Alors le Provincial , se tournant vers ceux qui l'accompagnoient , leur dit tout bas : Faites attention y je vous prie ; // parle d'aller
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au ciel , comme nous parlerions daller a Frescati : que devons-nous faire de ce cher frère ? devons-nous le mettre dans la sépulture commune ? Tous furent d'avis qu'à cause des preuves qu'on avoit de sa sainteté , il convenoit d'y faire une attention particulière après sa mort.
Je me trouvai sur les sept heures du soir pour l'assister. Assis , près de son lit , je tenois ma main sous sa tête pour lui diminuer la peine qu'il prenoit à ne point perdre de vue un petit crucifix qu'on lui avoit mis sur son lit et devant lequel il prioit , pour gagner , à l'article de la mort , l'indulgence piénière qui y étoit attachée. Dans ce moment il haussa le bras et ôta le bonnet de nuit qu'il avoit sur sa tête : je crus que cette action n'étoit qu'un mouvement de moribond , et je lui remis son bonnet sans lui rien dire. Un moment après , il l'ôta de nouveau. Alors je lui dis : Frère Louis , laissez votre bonnet survofre tête , crainte que V air du soir ne vous fasse mal. Pour lors me montrant des yeux son crucifix , il me dit : Quand Jésus- Christ mourut , il avoit la tête nue, A ces paroles je fus attendri-, m'apercevant que jusqu'au dernier instant , il étoit tout occupé à imiter le Sauveur sur la croix. Quelque temps après on parla en sa présence de ceux qui dévoient passer la nuit auprès de lui ; quoiqu'il fût absorbé dans la contemplation , il dit deux fois à un Père qui étoit près de lui : assistez-moi , vous. Comme il avoit promis à un autre Père , qui souhaitoit de se trouver à sa mort , de l'en faire avertir , il lui dit : Voyez si vous pouvez ni assister ; gardant ainsi la parole qu'il lui avoit donnée. Il étoit nuit depuis une heure , et l'infirmerie étoit pleine de monde.
Seconde Partie. Chap. XXX. ai7 Le Père recteur entendant Louis parler si librement , ne pouvoit se persuader qu'il dût mourir cette nuit- là comme il l'avoit dit : il pensoit même que sa maladie tireroit en longueur , et durerait encore quelques jours , comme il avoit vu cela arriver à plusieurs attaqués de la même maladie. Il ordonna donc , en sortant de l'infirmerie , que -chacun se retirât pour reposer ; et quoique plusieurs lui demandassent en grâce de leur permettre de rester, il ne le permit à aucun j disant toujours qu'il ne mourrait pas , et que s'il croyoit qu'il dût mourir , d ne le quitterait point. Il ordonna cependant au père Fabrini , ministre du collège et au père Gualfucci, de demeurer auprès du* malade. On peut facilement se figurer quelle lut la douleur de ceux qu'on forcoil ainsi de se séparer de leur frère bien-aimé, et combien cette séparation dut leur coûter, persuadés quils etoient de ne plus le revoir vivant. Louis s apercevant de leur désolation , les consola en leur promettant de se souvenir d'eux dans le ciel. Il pria aussi tout le monde de vouloir bien dans ce moment , l'aider de leurs prières, il spécifia même à plusieurs ce qu'il désirait qu'ils fassent pour lui d'abord après sa mort.
Ce fut ainsi que , forcés par l'obéissance, les uns après les autres se retirèrent en gémissant. Il ne resta avec lui que les deux Pères désigné' par Je Recteur, et avec eux le père Bellarmin confesseur de Louis. Ce Père dit au malade de lavertir quand il croirait qu'il faudrait lui faire Ja recommandation de lame ; Louis lui répondit quil n'y manquerait pas. Un moment après, d lm du : Mon Père , il est temps. Alors lé f ère avec les deux autres se mirent à genoux ,
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et firent les prières de la recommandation de lame. Après quoi le Père ministre simaginant que le malade vivroit encore jusqu'au jour suivant, pria le père Bellarmin daller se reposer. L'infirmier l'assura aussi que le malade passeroit la nuit , et que dans le cas où il y auroit du changement, on l'avertiroit. Sur cela le père Bellarmin se retira ; et Louis resta seul avec les deux Pères, le cœur et l'esprit toujours saintement occupés. De temps en temps on l'entendoit répéter quelques paroles de la sainte Ecriture, comme. In manus tuas Domine , etc. Seigneur , cest dans vos mains que je remets mon esprit , et autres semblables. Il conserva toujours le même visage , tandis que ceux qui Jassistoient récitoient les prières des agonisans, lui jetoient de l'eau bénite et lui donnoient à baiser le crucifix.
Quand il toucha à ses derniers momens , on connut , par la pâleur de son visage et par les gouttes de sueur qui lui couloient en assez grande abondance , qu'il souffroit beaucoup. Dans cette crise , il demanda dune voix mourante de le changer un peu de situation , il étoit depuis trois jours dans la même attitude; maïs on craignit d'avancer sa mort en le remuant, et l'on crut que sa demande étoit plutôt un instinct de la nature qu'un choix de sa volonté. On l'encouragea à souffrir, en lui rappelant le lit cruel et insupportable sur lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ, au milieu des plus affreuses souffrances, voulut bien mourir pour nous. A ce souvenir , on le vit regarder finalement son crucifix ; et ne pouvant plus parler, il donnoit à connoître par ses signes qu'il souffriroit volontiers encore plus pour l'amour de
Seconde Partie. Chap. XXX. 219 Dieu. Il semblent se commander à lui-même dêtre soumis. Puis il s'arrêta. Les Pères , voyant qu'il ne pouvoit plus parler ni se mouvoir , lui mirent en main un cierge béni et allumé , en signe de la persévérance dans la foi : il le serra. Comme il le tenoit , faisant en même temps des efforts pour invoquer le très -saint nom de Jésus , il remua un peu les lèvres pour la dernière fois , et rendit son ame à son Créateur avec une profonde tranquillité , entre les deux ou trois heures de nuit. Ainsi Dieu lui accorda la grâce qu'il avoit tant demandée , qui étoit de mourir ou dans l'octave du très-saint Sacrement , ou un jour de vendredi , en mémoire de la Passion du Sauveur. Il mourut précisément au moment où l'octave finissoit et où commençoit le vendredi, la nuit du 20 au 21 <le juin i5pi , à l'âge de vingt-trois ans trois mois et onze jours. Ce fut précisément à cet âge que mourut saint Louis , fils de Charles II, roi de Sicile , qui fut religieux de l'Ordre de Saint- François, et ensuite évêque de Toulouse. ISotre Louis , par ses vertus , ressembla beaucoup à ce Saint.