CHAPITRE XXXI
Des funérailles de Louis 7 et des différentes translations de son corps.
JLjes deux Pères qui assistèrent Louis à la mort crurent avoir reçu du Seigneur une grande grâce : en effet , ils avoient eu la préférence sur îant d'autres qui souhaitoient se trouver au passage de ce saint jeune homme. Peu avant sa mort , il les assura qu'il les recommanderoit
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à Dieu tout le temps de leur vie. Ils en ressentirent bientôt les heureux effets. Le Père ministre se trouva dans une paix parfaite d'esprit et une sensible consolation. Et le père Gualfucci sentit .dans ce moment une dévotion particulière , un grand regret d'avoir offensé Dieu , et un ardent désir de le mieux servir selon les conseils de Louis. Cette vive impression ne lui dura pas seulement quelques mois, mais des années ; non pas toujours avec une impression pareille , mais selon les occasions plus ou moins importantes. Ce même Père souhaitant , par dévotion pour Louis , d'avoir quelque chose qui eût été à son usage, et n'osant cependant toucher à son corps , prit et conserva les liens de ses souliers , les plumes dont il se servoit , et autres choses semblables. Les infirmiers étant venus pour laver le corps et l'accommoder avant de l'habiller, s'aperçurent, en le tirant du lit, en présence des deux Pères, qu'il tenoit sur sa poitrine un crucifix de bronze, qu'on lui avoit présenté depuis trois jours , et qu'il l'avoit tenu tout ce temps dans la même position. En le dépouillant, ils virent aussi qu'il avoit aux genoux deux grosses tumeurs , effet de l'usage où il avoit été , dès l'enfance , de faire toujours ses prières à genoux. Quelquesuns , par dévotion , coupèrent des parcelles de ces tumeurs ^ et les conservèrent comme autant de reliques. Un des infirmiers , à la sollicitation de quelques- uns , qui l'en prioient , voulut couper de la chair , mais il se trompa et ne coupa que de la peau , qui , appliquée à un malade , le guérit.
A peine Louis fut-il expiré , que plusieurs de ses plus intimes amis , avertis par un des
Seconde Partie. Chap. XXXI. 221 Pères , que notre Ange avoit pris son vol vers Je Ciel , se levèrent incontinent pleins de dévotion , et accoururent pour se recommander à sa protection , parce qu'ils se tenoient assurés qu'il étoit arrivé au port du salut. Plusieurs firent alors pour lui les prières qu'il leur avoit demandées par amitié , avant la mort. Le matin suivant , 21 juin, à peine eut -on donné le signal pour se lever , que l'infirmerie où étoit le corps ne pouvoit plus contenir la foule qui s'y rendit. On prioit pour lui , mais on se recommandoit encore plus à lui : plusieurs se jetèrent sur ses souliers , sur une chemise , sur une camisole et autres habillemens qu'il avoit portés. Enfin , on porta le corps dans la chapelle domestique. Plusieurs de ses confrères , surmontant l'horreur qu'on a communément de toucher un mort, s'approchoient de la bière, baisoient par dévotion le défunt , et ne se assoient pas de l'appeler saint , saint ! Toutes les messes qui se dirent ce jour -là au collège et dans les autres maisons de la Compagnie , à Rome, furent célébrées pour lui; quoique plusieurs ne lui en appliquassent le fruit que pour se conformer à l'usage , bien persuadés qu'il n'en avoit pas besoin.
Pour bien comprendre quelle sensation fit dans tous ceux du collège la mort de Louis , il faudroit s'y être trouvé présent. On ne s'entretenoit que de ses vertus et de sa sainteté ; chacun racontoit ce qu'il en avoit aperçu ; tous sentoient le prix de la perte qu'ils faisoient d'être privés de la compagnie de ce saint jeune homme.
Le soir , sur les six heures , avant de dire l'office , on transporta le corps de la chapelle
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domestique dans la grande salle , où les Pères .et les Frères étoient assemblés. L'usage étoit de baiser la main aux prêtres seuls : mais quoique Louis n'eut que des ordres mineurs , l'idée qu'on avoit de sa sainteté porta tout le monde, même les prêtres , à lui baiser la main. Après ce pieux témoignage d'estime , on porta processionneliement son corps à l'église du collège, où , selon la coutume , on psalmodia l'office des morts. Après l'office , il y eut un si grand concours d'étudians et d'autres personnes qui s'approchoient du corps pour l'honorer et en prendre quelques reliques , que les Pères ne pouvant maîtriser cette foule, on fut obligé de fermer les portes de l'église. Ce fut dans cette occasion qu'on lui coupa les habits , les cheveux , les oncles, et deux articulations du petit doigt de la main droite.
Quand il fut question de mettre le corps dans la sépulture , les principaux Pères du collège, et parmi eux le père Bellarmin , furent d'avis qu'il ne convenoit pas de le confondre avec les autres , mais de le déposer dans un sépulcre particulier ; parce qu'ayant vécu dans une si grande sainteté, Dieu ne manqueront pas de le glorifier autant aux yeux du monde , qu'il s'étoit appliqué à en être peu connu. Cependant, comme l'usage de la Compagnie étoit d'enterrer ses morts sans cercueil , le Recteur envoya le ministre prendre les ordres du Père général , qui déclara qu'on devoit le mettre dans un cercueil > et qu'il dispensoit d'autant plus volontiers de l'usage commun , qu'il étoit très-persuadé de la sainteté singulière de ce jeune Jésuite. On peut juger par-là quelle idée on avoit de Louis , puisqu'on faisoit pour lui une chose
Seconde Partie. Chap. XXXI. 223 si extraordinaire , en le traitant déjà comme quelque chose de saint. Le corps fut donc mis dans un cercueil fait exprès , et inhumé dans la chapelle du Crucifix , au côté gauche de l'église du collège.
Pendant plusieurs jours on ne s'entretint pas d'autre chose que du saint jeune homme : on le vénéroit mort , n'ayant plus l'avantage de l'honorer vivant. Tous les jours plusieurs se transportaient à son tombeau , pour se recommander à sa protection. Ils lui donnèrent cette preuve de confiance et de vénération tout le temps qu'ils restèrent à Rome. Le père Valtrino , venu de Sicile , qui n'avoit jamais vu Louis , conçut pour lui une telle dévotion , que non content d'aller tous les jours prier à son tombeau , il cueilloit dans le jardin des fleurs , qu'il semoit sur sa tombe, disant que personne netoit plus digne de ces fleurs que celui qui s était signalé par tant de vertus.
On laissa le corps de Louis pendant sept ans dans le cercueil avec lequel il avoit été inhumé, c'est-à-dire, jusqu'à l'année 1698. Dans la crainte cependant qu'on ne vînt dans la suite à confondre ses ossemens avec les autres corps, on retira, par ordre du Père général Aquaviva, ces ossemens du cercueil où ils étaient , pour les mettre dans une caisse plus petite , qu'on plaça dans la muraille, le 22 juin 1698. C'est à cette occasion que l'on prit des reliques de Louis, qui fuient envoyées dans plusieurs villes d'Italie, en Pologne, et jusqu'aux Indes.
Comme le Seigneur avoit déjà commencé à glorifier son serviteur par des miracles, le Père général ordonna qu'on retirât ces précieux ossemens du lieu QÙ ils étaient , pour les placer
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dans un endroit plus décent , absolument séparés des autres. En exécution de cet ordre, le 8 juin 1602, on transporta secrètement dans la sacristie ces précieuses dépouilles ; et le premier de juillet de la même année , on les plaça dans une boîte de plomb , qui fut mise sous le marche-pied de l'autel de saint Sébastien dans la même église. Quoiqu'on eût pris toutes sortes de précautions pour que cette translation fût secrète , et qu'on n'y eût admis que les personnes absolument nécessaires , il en transpira quelque chose dans le public ; et bientôt la dévotion du peuple rendit célèbre le lieu où reposoit ce précieux trésor.
Enfin , le bruit de la sainteté de Louis se répandit de plus en plus dans toutes les parties du monde , et les miracles se multipliant, le prince don François de Gonzague , frère du Saint , et marquis de Châtillon , alors ambassadeur de l'Empereur à Rome , jugea que le lieu où l'on avoit mis ces Reliques étoit trop étroit; ainsi, sur ses instances le Père général fit exhumer de nouveau ces précieuses Reliques. On ouvrit la caisse qui les renfermoit ; et , de l'agrément des supérieurs, le prince François prit quelques Reliques pour lui et pour le duc de Mantoue. La tête , à la prière du même Prince, fut donnée à l'église du collège de Châtillon , où on la conserve avec une grande vénération. Le i3 mai i6o5 , tout le reste de son corps , porté par des prêtres , et accompagné d'une grande quantité de lumières , fut transféré dans la chapelle de Notre-Dame de la même église , et fut placé dans le mur, du côté de l'Evangile. On fit encore cette nouvelle translation les portes fermées : cependant le frère du Saint s'y
Seconde Partie. Chap. XXXI. 225 trouva avec son épouse , et quelques autres seigneurs : le concours y fut même si grand , que plusieurs prêtres furent long-temps occupés à laisser baiser la caisse qui renfermoit les Reliques de Louis , et à faire toucher les chapelets et choses pareilles de dévotion , avant qu'on pût placer ce sacré dépôt au lieu qui lui étoit destiné.
Les précieuses dépouilles de Louis reposèrent dans cette chapelle pendant une quinzaine d'années. On y mit son image et plusieurs vœux autour : une lampe y étoit toujours allumée. Enfin , Tannée 1620 , le i5 de juin , les Reliques de Louis furent transportées dans la chapelle construite exprès pour lui , comme on le verra dans la troisième Partie.