‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 75 sur 85 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Guérison miraculeuse du père Spinelli , de la Compagnie de Jésus,

JLje père Joseph Spinelli ,- âgé de vingt-deux ans, étudioit en Philosophie au collège de Palerme. Le 20 décembre i634 , il eut une faiblesse en classe, et fut attaqué d'une palpitation de cœur à laquelle il étoit sujet depuis un an. Mais cette attaque fut si violente, qu'on craignit qu'il ne succombât. On le transporta dans la chambre la plus proche. Le danger ayant un peu diminué , le malade entra dans un délire qui dura deux jours , au bout desquels le délire , en le quittant , lui laissa le côté gauche tellement paralysé , que ce côté demeura sans mouvement , et insensible au feu même. Sa main et son bras s'accourcirent et se rétrécirent , et bientôt la paralysie de cette partie gagna le reste du corps. Malgré tous les remèdes ? son mal alloit toujours en empirant. En-

Troisième Partie. Chap. VI. 261 lin , le dernier jour de janvier i635 , le malade prit une nouvelle oppression de cœur , qui lui ôta l'usage de la langue , et le mit en danger d'être à chaque instant absolument suffoqué ; on lui administra les derniers sacremens. Quoiqu'il se remît un peu de cette dernière attaque , il demeura muet , paralytique , et rapetissé comme auparavant.

A mesure que le mal résistoit aux remèdes naturels , la confiance du malade aux remèdes surnaturels augmentoit. Il avoit surtout une dévotion particulière à saint Louis de Gonzagne : ayant reçu une relique de ce saint , il se recommanda à lui avec ferveur , promettant que s'il cbtenoit la santé , il jeûneroit la veille de sa fête. Il se sentit alors un ardent désir de se consacrer au service de Dieu avec encore plus de ferveur qu'auparavant. Ce sentiment lui dura toute la journée, et fut pour lui comme un gage que sa supplique étoit agréée du Saint , et qu'il obtiendroit la grâce qu'il désiroit. La nuit suivante, s'étant endormi, il rêva qu'il continuoit sa demande au Saint ; et dans la ferveur de sa prière , il s'entendit appeler par son nom d'une voix haute et sonore : Joseph ! Joseph ! il répondit , dormant toujours : Qui est-ce qui m'appelle ? Il prononça ces mots si haut et si distinctement , que l'infirmier , couché dans une chambre voisine , les entendit , et ne le voyant plus muet , vint lui demander ce qu'il vouloit ? mais Spinelli à son réveil se trouva aussi muet qu'auparavant. 11 ne voulut faire part de son rêve à personne qu'au père Taglierra , son confesseur , à qui il le confia par écrit , afin qu'il l'aidât à obtenir ce qu'il espéroit de plus en plus de saint Louis de Gonzague. Quatre

jours après ce premier songe , il en eut un autre, dans lequel on lui montra la grandeur de son mal , et la nécessité où. ce mal le réduisoit de mourir à la fleur de son âge. A cette vue , il versa beaucoup de larmes , renouvelant à Dieu la demande qu'il avoit faite par les mérites de son serviteur Louis. Il se sentit alors prendre par la main , sans savoir par qui ; et se tournant vers les pieds de son lit , il aperçut deux jeunes Jésuites en surplis , qu'il reconnut d'abord , l'un pour saint Louis de Gonzague , et l'autre pour le vénérable Jean Berchmans , grand dévot de saint Louis , et son parfait imitateur. Le Saint lui dit alors avec un air plein de douceur et de bonté : Que voudriez- vous , Joseph ? Il lui répondit : Je voud rois pouvoir parler et marcher. Mais pourquoi , lui dit le Saint, ne demandez-vous pas plutôt de mourir? A quoi il répondit : Le Seigneur est le maître , qu'il soit fait ce qui plaît à ses jeux. Soyez de bonne humeur , reprit le Saint , vous recouvrerez la parole ; mais pour le marcher , le Seigneur ne vous l'accorde pas encore. Du reste , fortifiez- vous , et prenez courage : car il vous reste une grande carrière à parcourir. Après ces paroles , Louis disparut ; et Spinelli continuant toujours son rêve , vit devant son lit une statue d'argent où la relique du Saint est renfermée , et autour de cette relique plusieurs Jésuites de la Maison occupés à prier pour lui. Se figurant alors qu'il pouvoit parler, il lui sembloit qu'il entonnoit à haute voix le Te Deum , dont il continuoit le chant avec les assistans; mais s'étant éveillé, il s'aperçut encore cette fois que sa langue étoit toujours liée, et que ses efforts pour parler étoient inutiles.

Troisième Partie. Chàp. VI. %65 Alors il comprit que le Saint , par cette vision Je la statue , avoit voulu lui faire entendre ce qu'il avoit à faire pour lui obtenir la grâce qu'il lui avoit promise. Ainsi . à peine fut-il jour , qu'il pria par écrit son confesseur de lui apporter la statue du Saint où étoit l'insigne relique de son menton.

Le soir de ce même jour , 12 février , cette statue lui fut apportée par le Père recteur , accompagné de plusieurs Jésuites de la maison , avec des flambeaux. Quand Spinelli vit auprès de son lit cette sainte relique , plein de consolation , il fit signe à l'infirmier que sûrement cette nuit il recouvreroit la parole. Spinelli demeura donc seul avec la statue , et pendant qu'il s'excitoit à la confiance dans son saint protecteur , il s'endormit vers minuit. Alors les deux jeunes saints, Louis et Berchmans , se présentèrent à lui de nouveau. Le premier se tournant de son côté , lui dit : Joseph > le Seigneur vous a fait la grâce de vous rendre la parole ; sachez donc que par son juste jugement vous deviez demeurer muet toute votre vie : en ma considération , il a bien voulu vous guérir ; mais il veut que cette langue dont il vous rend l'usage , soit consacrée à l'honorer, à le louer et à le bénir : prenez bien garde de n'en jamais abuser pour l'offenser. Ce point doit être le principe de votre salut et de votre perfection religieuse. Vous devez tous les jours renouveler la résolution d'être à lui et d'avoir plus de ferveur. Remerciez-le de vous avoir rendu la parole par mon intercession. Ne vous laissez pas intimider par les diverses difficultés et par les adversités que vous rencontrerez souvent sous vos pas ; parce que je

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serai votre guide y soyez- en bien sûr. Pour ce qui est de marcher ? le temps n'est pas encore venu : mais vous n'oublierez pas le vœu que vous avez fait de jeûner tous les ans la veille de ma fête? Je m'en souviens , répondit le malade. Alors le saint lui dit : Ne feriezvous pas encore volontiers le vœu d'employer tous les jours un quart-d'heure de plus à L'oraison y et une demi-heure les jours de communion? Encore cela , répondit Joseph, je le ferai volontiers , et je m'y engage. Alors le Saint ouvrit une espèce de vase d'argent qu'il tenoit à la main ; et y ayant trempé le doigt, il lui fit un signe de croix sur la langue , et sans autre cérémonie i) disparut, avec son compagnon.

Joseph s'éveillant , s'écria d'une voix claire et articulée, Bienheureux L.cuis! Bienheureux Louis! et récita plusieurs prières en actions de grâces. Tous ceux de la maison qui vinrent le voir et l'entendirent parler , après l'avoir vu si long-temps muet, furent frappés d'étonnement et remplis de consolation. Plusieurs des Prêtres dirent ce jour- là la messe votive du Saint ; et le soir on fit dans la maison une procession , dans laquelle on porta la statue du Saint ; tous les Pères et les Frères y assistèrent en rendant grâces à Dieu et à saint Louis d'une faveur si miraculeuse. Trois d'entre eux avouèrent avoir eu en songe l'annonce de cette merveille.

Quatre jours se passèrent sans qu'il arrivât rien de nouveau. Mais l'a près» di né du 19 du mois , pendant que Spineili s'entretenoit de Louis avec quelques confrères , il lui vint un léger sommeil , pendant lequel il raisonnoit ainsi en lui-même; Quand arriver a-t* il que je

Troisième Partie. Chap. VI. ^65 puisse dire une fois : mon ame loue le Seigneur , parce qu'il n'abandonne pas celui qui espère en lui et en saint Louis ! Cependant je me soumets au bon plaisir de Dieu, et je souhaite qu'il n'arrive que ce qui est le plus agréable à sa sainte volonté. Pendant qu'il faisoit ces raisonnemens et d'autres pareils , le vénérable Berchmans lui apparut , et lui dit : Joseph y vous dormez , vous ne savez donc pasque le temps de votre guérison est arrivé : priez avec ferveur , et faites encore prier de même les autres devant la relique du bienheureux Ijouis , afin qu'il finisse ce qu'il a commencé.

Spinelli , à son réveil confia le tout au père Recteur et à son confesseur , et pria les Pères et les Frères de l'aider parleurs prières et leurs pénitences. Le soir de ce même jour on réitéra la procession qu'on avoit faite précédemment; lepèreRecteur portant la statue de saint Louis, la laissa au malade , qui se trouvant seul commença à prier avec plus de confiance que jamais , et continua jusqu'à une heure après minuit. S'étant alors endormi d'un doux sommeil , il songea qu'on lui répétoît continuellement à l'oreille ces paroles : Le temps de votre guérison est arrivé. 11 vit au même instant entrer saint Louis de Gonzague avec son compagnon ordinaire , tous deux en surplis , comme à la première apparition. Le Saint s'approchant de lui , lui dit : Joseph , soyez de bonne humeur. Qui peut 771' en plus donner que votre présence? répondit-il ; et comment pourrai- je jamais reconnoitre tant défaveurs ? Le Saint lui ajouta : Je ne veux que votre sanctification. Faitesvous saint , parce que Dieu attend de vous

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bien des choses grandes et difficiles. Voulezvous que je vous serve de soutien? Que pourrois fe souhaiter de plus , dit Joseph ? Ce seroit bien alors, que quand on me livreroit des cornbats , mon cœur ne craindroit plus. Ayez donc bon courage , répliqua Louis , je serai votre conducteur et votre guide. J'exige que vous changiez votre nom , et que vous preniez le mien en mémoire d'un si grand bienfait ; et afin qu'il vous serve encore comme d'un aiguillon pour suivre avec constance la voix de la perfection. A quoi le malade répondit : Je ne suis digne ni d'un pareil nom , ni d'une semblable faveur. Or , dit le Saint , il est temps que vous marchiez ; mais auparavant voudriez-vous vous obliger à faire pendant un mois les exercices de notre père saint Ignace ? Joseph y consentit et en fit le vœu. Pendant ce temps le vénérable Jean Berchmans s'étant approché du côté gauche paralysé du malade , leva la couverture et le drap de dessus la jambe; et Louis , trempant , comme il avoit fait précédemment , le doigt dans le vase qu'il tenoit , fît un signe de croix sur la jambe infirme , avec cette prière : Que le Dieu tout-puissant vous donne , par les mérites de notre père saint Ignace et de Louis , la grâce de marcher ; et que vos pas vous conduisent à la vie éternelle! Aussitôt après Berchmans essuya l'endroit où l'onction avoit été faite : puis le Saint en fit autant à la cuisse, répétant la même invocation. Ensuite, il oignit pareillement le bras, changeant les dernières paroles de l'invocation pré^ cédente, et disant: Afin que vous puissiez mouvoir le bras , et le mouvoir pour la vie éternelle. Gela fait , le Saint dit à l'infirme : Oh !

Troisième Partie. Cha.p. VI. 267 levez-vous , mon cher Louis , vous voilà guéri. Il ne vous reste plus que de vous donner touta-fait à la pratique de la perfection. Voulezvous quelque chose de plus ? Oui, répondit-il; des biens spirituels pour moi , pour mes compagnons , pour V infirmier , et pour tous ceux qui se sont recommandés à mes prières, Vous demandez une bonne chose , dit alors Louis ; vous jouirez de tous ces biens spirituels ; mais songez y de votre côté 9 à les conserver avec soin , et faites-en toujours votre principale occupation. En parlant ainsi , le Saint lui présenta tendrement sa main à baiser ; et après lui avoir donné sa bénédiction , il disparut.

Spinelli , se réveillant dans ce moment, s'écria : O mon cher Louis ! 6 mon cher Louis ! je suis guéri ; et dans le même moment il sortit du lit , se mit à genoux devant la statue de son cher libérateur, et y demeura une heure entière en action de grâces, seul et sans appui. Ensuite , il alla trouver le père Recteur, pour lui montrer qu'il étoit parfaitement rétabli. Il rendit aussi visite à quelques autres Pères : l'un d'eux ayant la confiance que la guérison de Spinelli auroit lieu de cette nuit-là, avoit conservé sa lampe allumée , et l'attendoit dans sa chambre ; quand il le vit entrer , il ne put retenir ses larmes de joie. A peine eut-on donné le matin le signal pour le lever, que tous coururent lui faire leur compliment , et rendre grâces à Dieu et au Saint. On rapporta en procession la statue miraculeuse dans la chapelle domestique , où elle fut placée , au milieu de quantité de lumières, sur l'autel. La plupart y demeurèrent long-temps en prières. Pour donner plus de publicité au miracle , le nouveau

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Louis Spinelli vint ensuite à l'église , et tout Je monde lui vit servir la messe que le père Recteur célébra à l'autel du Saint , et à laquelle Spinelli communia, en reconnoissance de Tinsigne bienfait qu'il avoit reçu.

Il seroit difficile d'exprimer quelle sensation ce miracle causa dans Palerme , dès qu'on en fut instruit. Tous les médecins qui avoient traité le malade , déclarèrent unanimement qu'une pareille guérison ne pouvoit être naturelle ; et trois d'entre eux signèrent l'attestation , qu'ils confirmèrent par serment. Mais la grâce la plus signalée que saint Louis de Gonzague obtint à son client, fut d'être animé d'une grande ferveur. Peu d'années après, il demanda la mission des Indes , où, au milieu des fatigues et des fruits de son apostolat, et sous la protection de son cher Louis, il eut la consolation de voir vérifier toutes les choses dont le Saint l'avoit prévenu de la part de Dieu.

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