‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 77 sur 85 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Guérison miraculeuse d'une demoiselle postulante chez les Carmélites de Fano.

Vjette guérison , qui arriva dans le temps même où Ton alloit terminer les procédures relatives à la canonisation de saint Louis de Gonzague, mérite d'être détaillée dans toutes ses circonstances.

Le i4 juin de Tan 172D , une demoiselle, fille du comte Pompée Camille de Monte- Vecchio , tomba malade à Fano , dans le monastère des religieuses Carmélites , dont elle désiroit depuis long-temps prendre l'habit. La maladie se déclara d'abord par une fièvre violente et des maux de tête très-aigus , accompagnés d'élancemens et de battemens ; les douleurs étoient si vives et si continuelles, que la malade ne pouvant changer de situation , étoit obligée de se tenir toujours couchée sur le dos. Car dès qu'on lui penchoit la tête d'un côté , la partie qui étoit appuyée se sentoit aussitôt chargée , comme si tout le poids eût porté de ce côté-là. Elle se gonfloit même de manière que le gonflement a paru plusieurs fois sensible aux religieuses , et une fois au médecin. Le dégoût , l'altération , l'inquiétude et une insomnie continuelle se joignirent à la fièvre qui augmentoit de jour en jour. Dans les redoublemens , les maux de tête devenoient si

Troisième Partie. Chap. VIII. 279 cruels , qu'elle pensa plus d'une fois en mourir.

Ses parens la voyant dans cette triste situation , voulurent l'avoir chez eux , où ils la firent transporter, afin d'en pouvoir plus commodément prendre soin. Le mal , au lieu de diminuer , alla toujours depuis ce temps-là en empirant. Le 20 d'août , la fièvre devint plus violente que jamais , et il survint une espèce de fluxion d'une humeur acre qui lui enflamma le gosier , lequel resta comme brûlé et environné d'une escarre blanche. Cette humeur , tombant par l'œsophage dans l'estomac , y causa une telle douleur et une telle irritation , que la malade en contracta , dans la partie supérieure, une inflammation avec tension , et une douleur très-aiguë, de façon qu'elle ne pouvoit souffrir dans cette partie le plus léger attouchement des linges , même les plus déliés, trempés dans l'huile ou dans les décoctions ordonnées par les médecins.

Le mal ayant été jugé mortel , on envoya chercher le père Ignace de Marco , Recteur du collège des Jésuites , pour disposer la malade à la mort. Ce Père atteste que , dès qu'il fut averti de l'extrême danger où elle étoit , il se sentit une forte pensée de la porter à s'adresser au bienheureux Louis , au procès de la canonisation duquel devoit travailler la sacrée Congrégation , cette semaine-là même. Dans cette pensée , il va chez la malade , qu'il exhorte à se mettre sous la protection du Bienheureux dont il avoit apporté une relique , lui suggérant , entre plusieurs autres motifs de confiance , la conduite ordinaire de Dieu , qui a coutume de glorifier , par de nouveaux miracles , les Bienheureux qu'il inspire à son

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Eglise de canoniser. Au nom du bienheureux Louis , la malade donna des marques de sa joie et de sa confiance , qui se renouvelèrent à la vue de la relique , qu'elle baisa plusieurs fois avec les sentimens de la dévotion la plus tendre. Le Père recteur , en §e retirant , laissa la relique auprès du lit de la malade qui , s'en étant aperçue , lui dit : Mon Père , remportez avec vous la relique , -parce que je ne mérite pas d'avoir auprès de moi un si grand trésor. Je ne veux point , répondit le Père , la remporter , que le bienheureux Louis n'ait obtenu votre gué ris on.

Depuis ce temps-là , la malade ne cessa de se recommander au Bienheureux , dont elle se faisoit souvent apporter la relique, Sa confiance et sa joie redoublèrent , lorsque le Père recteur , la venant voir un autre jour , lui dit que l'affaire de la canonisation du Bienheureux avoit eu un heureux succès. Cependant le mal prenoit toujours des forces ; et le 24 d'août il fut jugé sans remède. La malade ne pouvoit plus absolument rien prendre , et une petite goutte de quelque liqueur lui causoit des irritations , des frémissemens , des sueurs froides et d'autres symptômes très-fâcheux. On auroit bien souhaité pouvoir lui donner le saint Viatique ; mais on avoit lieu de craindre qu'elle ne pût pas avaler la sainte hostie. On en fit donc l'épreuve avec une particule non sacrée , qu'il lui fut impossible d'avaler , à cause de la sécheresse et du rétrécissement du passage.

Le Père recteur et le médecin l'avertirent plusieurs fois de sa mort prochaine. Elle entra dans tous les sentimens de résignation et de conformité à la volonté de Dieu , qu'on voulut

Troisième Partie. Chap. VIIL 281 lui inspirer. Mais elle ne put jamais se persuader que sa dernière heure fût si proche j et tandis que tout le monde désespéroit de sa guérison , elle seule comptoit que le Bienheureux lui rendroit la santé qu'elle désiroit. Le comte son père la voyant dans ces dispositions , lui dit : Comment pouvez-vous espérer de vivre , vu qu'il y a déjà trois jours que vous n'avez pris aucune nourriture ? A quoi elle répondit : J'ai confiance au bienheureux Louis , qui dès ma plus tendre enfance , a été ?non protecteur particulier.

Cependant , environ une heure après midi , la malade épuisée de forces et immobile , perdit la parole et tout sentiment , et ne respiroit plus qu'avec une extrême difficulté. On renvoya sur-le-champ appeler le médecin , à qui on demanda s'il étoit possible , par quelque remède humain , de soulager la moribonde ; ayant répondu que non , et qu'elle montroit des signes de mort évidens , on fit avertir le Curé pour lui donner l'Extrême- Onction ; et après qu'elle l'eut reçue , on dit les prières des agonisans. Déjà le supérieur des pères de l'Oratoire de la Congrégation de Rome étoit allé , à la prière des parens , demander à l'Evêque l'indulgence in articulo mortis et la permission de l'enterrer dans l'église des Carmélites.

On n'attendoit plus que le moment auquel elle passeroit , lorsqu'elle fit quelques mouvemens de la main droite. Les assistans crurent que c'étoient les signes ordinaires de ceux qui sont sur le point de mourir ; et en ce moment une de ses femmes de chambre lui approcha de la bouche une petite statue de saint Joseph : mais elle y parut insensible. Peu de temps après ,

a8a Vie de S. Louis de Gonzagle, elle réitéra les mêmes mouvemens. Alors le Père recteur , qui étoit proche de son lit , ayant pris la relique du Bienheureux , lui dit : Mademoiselle , voulez- vous la relique du bienheureux Louis. Elle attesta elle-même , que ne s'étant aperçue en aucune manière ni de la recommandation de l'ame , ni de tous les sentimens qu'on avoit tâché de lui inspirer depuis , ni de l'application qui lui avoit été faite à la bouche de la petite statue de saint Joseph , elle entendit pour lors distinctement les paroles du Père recteur , et que spécialement au nom du bienheureux Louis , elle éprouva une joie intérieure accompagnée d'une voix secrète qui lui dit au même temps : Le bienheureux Louis a obtenu votre guérison.

En entendant cette parole intérieure , elle se sentit parfaitement guérie , baisa la relique avec la vigueur d'une personne qui est en santé, et son visage auparavant couvert d'une pâleur affreuse , reprit la couleur d'une personne qui se porte parfaitement bien. Elle se tourna aussitôt du côté du Père recteur , et lui dit d'une voix ferme : Je suis guérie. Le Père lui demanda : Qui vous a guérie ? Celui-là , celuilà ma guérie , répondit-elle , en reprenant et en baisant la relique. Et qui est celui-là , reprit le Père ? Le bienheureux Louis , le bienheureux Louis m'a obtenu la grâce de la guérison.

Le médecin , qui observoit exactement toutes ces choses , s'approcha de la demoiselle , et lui demanda : Ne sentez-vous plus cette grande douleur d'estomac ? A quoi elle répondit : Je ne sens plus aucun mal.

Les assistans , touchés de la vue du miracle

Troisième Partie. Chap. VIII. a83 d'une guérison si prompte et si entière , voulurent chanter le Te Deum en action de grâces. La demoiselle guérie l'entonna elle-même ; et elle remettoit souvent les autres qui , saisis d'admiration et d'étonnement , restoient quelquefois sans rien dire.

Les parens qui s'étoient retirés pour n'avoir pas la douleur de voir mourir une fille qui leur étoit si chère , avertis de sa guérison miraculeuse , revinrent pleins de joie et fondant en larmes , et firent chanter une seconde fois le Te Deum. Environ une heure après , la demoiselle s'habilla elle-même , se leva pleine de force , et entra dans un appartement voisin , pour saluer les dames qui étoient venues pour la féliciter d'une grâce aussi signalée. Le soir elle soupa avec tout l'appétit d'une personne en santé , et dormit la nuit suivante neuf heures entières. Le lendemain , elle alla à pied avec la comtesse sa mère à l'église des Jésuites , où , après s'être confessée et avoir communié , elle entendit plusieurs messes. Etant de retour chez elle , elle monta en carrosse pour aller aux Carmélites faire part de sa joie à sa sœur qui y étoit religieuse. Enfin , le jour suivant , elle retourna à l'église des Pères de la Compagnie de Jésus , où elle assista à une messe solennelle , et au Te Deum chanté en musique en action de grâces.

Le bruit de ce miracle se répandit bientôt dans l'Italie. Le Pape , en ayant entendu parler , ordonna au cardinal Paolucci , secrétaire d'état , d'en écrire à l'Evêque du lieu , et de lui enjoindre de sa part d'en faire une information juridique signée de lui , de la demoiselle guérie , des médecins et des autres té-

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moins , et scellée de son. sceau. L'Evêque de Fano , en exécution des ordres de sa Sainteté , envoya une relation circonstanciée du miracle , à laquelle il ne manque rien de tout ce qui peut assurer la vérité , et forcer l'incrédulité la plus opiniâtre à se rendre.

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