‹ Vie de Saint Louis de Gonzague de la compagnie de JésusChapitre 78 sur 85 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De la multiplication merveilleuse de farine , que Dieu fit par l'intercession de saint Louis de Gonzague , dans le monastère des religieuses Carmélites de Vetralla , diocèse de V herbe } depuis le 12 avril jusqu'au 21 juin 1729.

JLje monastère des religieuses Carmélites de Vetralla suit les constitutions de sainte Marie- Magdelène de Pazzi. Le nombre ordinaire des religieuses professes , y compris celui des pensionnaires à élever , est d'environ quarante personnes.

Au mois de novembre 1728 , on envoya à ce monastère, en qualité de confesseur extraordinaire , le père Joseph-Marie Paganucci , de la Compagnie de Jésus , qui , dans cette occasion , donna aux religieuses une retraite, et leur inspira en même temps la dévotion à saint Louis de Gonzague , leur faisant présent d'un morceau de bois de la châsse où les cendres du Saint avoient été long-temps enfermées : ce qui excita en elles une confiance particulière en la protection de ce Saint.

Aussi , peu de temps après , éprouvèrentelles l'efficacité de son intercession. Au mois de mars 1729, la prieure voyant qu'il n'y avoit

Troisième Partie. Chap. IX. 285 pour toute provision du monastère qu'une petite quantité de farine , et n'ayant pas le moyen de se procurer d'autre blé avant la nouvelle récolte, prit le meilleur parti qu'il y eût à prendre , celui de mettre sa confiance en Dieu , et d'invoquer ses saints avec ferveur.

C'est pourquoi , vers la fin du même mois de mars , le père Jean -Baptiste Vignoli , de la Compagnie de Jésus , qu'on leur avoit de nouveau envoyé pour confesseur extraordinaire , ayant , à la sollicitation des religieuses , béni de l'eau avec la relique de saint Louis , c'est-à-dire avec ce petit morceau de bois de sa châsse , la mère prieure résolut de se servir de cette eau bénite pour se procurer un soulagement dans une si grande nécessité. Elle se rendit donc , après vêpres , à la chambre où étoit la farine : là , à genoux avec les autres religieuses , elle pria instamment le Seigneur de vouloir bien , par les mérites et par Tinter* cession de son fidelle serviteur saint Louis , les tirer de ce besoin : ensuite elle jeta sur ce peu de farine de cette eau-bénite , espérant fermement que ce Dieu qui est généreux envers tous ceux qui l'invoquent , et qui est admirable dans ses saints , ne manqueroit pas de les secourir. Cela fait , elle se retira avec les autres religieuses.

Le 12 avril , jour où l'on devoit faire le pain pour le monastère , la sœur converse , Agnès- Thérèse de Saint-Sébastien , alla à la chambre de la farine , prit du caisson (i) six boisseaux (2) de farine qui y restoient , et les mit dans

(1) C'est une grande caisse de bois où Ton met la farine pour la garder.

(a) Le boisseau d'Italie , ou stuia , pèse 3o livres de Paris.

286 Vie de S. Louis de Gcknzague.

le blutoir pour les tamiser. Ayant après cela ouvert le caisson , elle fut fort surprise de le trouver presque plein. Quelques religieuses qui se trouvoient là , voyant de leurs propres yeux un effet si prodigieux , ne purent s'empêcher de s'écrier : Miracle ! miracle !

Bientôt le bruit s'en répandit par tout le monastère : presque toutes les religieuses y accoururent , et chacune voyant réellement la farine multipliée si abondamment et avec autant d'évidence , elles ne pouvoient cesser d'en bénir le Seigneur, et de lui rendre grâces de ce qu'il les avoit assistées si à propos par l'intercession de saint Louis. On mesura ensuite exactement cette farine, et on la trouva augmentée de plus de deux tiers , sans compter les recoupes et le son. De plus , on St avec ces dix-neuf boisseaux de farine , en plusieurs fois , autant de pain que s'il y en avoit eu plus de trente-six ; en outre , le pain étoit plus blanc et de meilleur goût qu'à l'ordinaire.

Cet événement admirable augmenta la confiance que ces religieuses avoient déjà en saint Louis de Gonzague , de manière qu'elles en vinrent à lui demander la continuation de la même grâce jusqu'à la nouvelle récolte. Leurs prières furent également exaucées. La même farine qui étoit restée dans le caisson , comme on l'a dit , continua à se multiplier , soit dans le caisson même , soit dans le blutoir, soit dans l'eau où on la détrempoit pour en faire du pain ; de sorte qu'elle fut suffisante pour nourrir jusqu'au 26 du mois de mai , non-seuîement les quarante personnes du monastère , mais aussi les ouvriers; et la multiplication alla, depuis le 12 avril jusqu'au 25 mai , à soixante et seize

Troisième Partie. Chàp. IX. 287 boisseaux. Enfin , Ton peut dire de cette farine bénite , ce qu'a remarqué saint Jean Chrysostôme ; elle se multiplioit entre les mains des disciples , et devenoit comme une source fé- % conde d'autre farine.

Cependant le 25 du mois de mai , on avoit déjà entièrement consommé la farine du caisson : ainsi le temps de la nouvelle récolte n'étant pas encore venu , les religieuses alloient se trouver dans la même nécessité qu'auparavant. Leur confiance dans le Saint bienfaiteur ne diminua pas ; au contraire , sûres que les grâces du ciel nous viennent entières et non à demi , elles renouvelèrent leurs prières avec une plus grande confiance pour en obtenir la continuation jusqu'à la récolte ; et leurs prières eurent comme les autres le succès qu'elles désiroient. Car lorsqu'elles y pensoient le moins , un de leurs créanciers envoya au monastère vingt-sept boisseaux de blé (Sioliv. ), qu'elles firent aussitôt réduire en farine , et mettre dans le caisson. Le lendemain 26 de mai , jour de l'Ascension , toutes les religieuses se rendirent dévotement en procession , du chœur à la chambre de la farine , chantant l'hymne de saint Louis , et portant son image. Là , après quelques courtes prières , la Prieure arrosa cette nouvelle farine de l'eau bénie avec la relique du Saint ; après quoi , comme si elles avoient déjà obtenu la grâce , elles s'en allèrent en chantant le Te Deum. C'est ce qui arriva aussi. Ces vingt-sept boisseaux se multiplièrent tellement , qu'ils allèrent à soixante-huit ( 2040 liv. ) jusqu'au 9 de juin ; et depuis le 9 de juin jusqu'au ai du même mois , jour de la fête du Saint , à trente-cinq autres boisseaux 5 avec quoi l'on eut

288 Vie de S. Louis de Gonzague.

non-seulement de quoi pourvoir abondamment jusqu'à la nouvelle récolte aux besoins des religieuses et des ouvriers , mais aussi de quoi satisfaire la dévotion de plusieurs personnes , auxquelles on donna une partie de cette farine miraculeuse, sans compter différens pains que l'on fit avec cette même farine , et qu'on envoya à Rome et ailleurs en grande quantité.

Page 1