‹ Vie de Sainte TérèsaChapitre 10 sur 52 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Elle passe un an et demi à Notre-Dame de Grâce. — Désir do la vie religieuse. — Sa s«nté s'altère. — Elle retourne à la maison paternelle. — Séjour rhez Marie de Cepcda , sa sœur, et chez Pierre Sanchez, son oncle. — Lutte intérieure. — Lecture des épitres de saint Jérôme. — Détermination d'embrasser l'état religieux.

Il y avait dans l'excellente et sainte conversation de cette religieuse (1) , je ne sais quel charme auquel je ne résistai point. J éprouvais un indicible plaisir à l'entendre si bien parler de Dieu , car chez elle la sainteté s'alliait à un jugement exquis et à la grâce de bien dire ; toute ma vie , au reste , sans en excepter aucune époque, j'ai goûté un inexprimable bonheur à entendre parier de Dieu. Celte digne vierge de Jésus-Christ me raconta comment elle avait résolu de se consacrer à lui , à la simple lecture de ces mots de l'Evangile : « Plusieurs ») sont appelés, mais peu sont élus ['i). » Dans nos entretiens . elle me faisait la peinture des récompenses que le Seigneur réserve à ceux (|ui abandonnent tout pour son amour. Une société si sainte déracina bientôt des habitudes contractées dans une société profane ; elle lit renaître en moi la pensée et le désir des choses éternelles , et diminua peu à peu mon immense répulsion pour la vie religieuse. Si je voyais une de ces fortunées hal)itanles du cloître verser des pleurs en priant . ou pratiquer quelque acte de vertu , je ne pouvais me défendre

t) Marie Briccno.

2) Multi enim sunt vocati , pauci vcroelecti. Mallh xx. «6.

ti ME l)K SAI.MK riiUKSE

de lui porler grande envie ; car alors mon cœur était si dur que j'aurais pu lire toute la Passion sans ré|)andre une seule larme . et une telle insensibilité me désolait. Mon séjour dans ce monastère ne fut (jue d'un an et demi , mais il produisit en moi un très-heureux changement. J'y pris pour règle de vie de faire beaucoup de prières vocales. Je conjurais toutes les religieuses de me recommander à Dieu , afin (ju'il me fît embrasser l'étal où je devais le servir à son gré. J'y mettais néanmoins intérieurement des réserves ; j'aurais voulu que son bon plaisir n'eût pas été de m'appeler à la vie religieuse, et d'autre part la perspective de m'engager dans les liens du mariage ne laissait pas de m'inspirer des craintes. Toutefois, quand mon séjour dans celte paisible retraite touchait à son terme , mes prédilections penchaient déjà du côté de l'état religieux. Je ne m'y serais pourtant pas engagée dans ce monastère. Je trouvais extrêmes , certaines pratiques que je savais y être en vigueur, et un tel genre de vie me semblait au-dessus de mes forces. Quelques-unes des plus jeunes religieuses me confirmaient dans mon sentiment ; et j'avoue que l'uniformité d'avis , parmi elles , m'aurait fait une favorable impression. De plus , j'avais une intime amie dans un autre monastère (1) : c'en était assez, si je devais être religieuse , pour ne choisir que la maison où je vivrais avec elle. J'écoutais plus l'amiiié et la nature que les intérêts de mon âme. Ces saintes pensées d'embrasser l'état religieux se présentaient à certains intervalles , mais elles s'évanouissaient promplemenl, et, malgré mes bons désirs, me laissaient flottante et indécise.

Durant ce temps , je recherchais , non sans quelque souci , ce qui pouvait le mieux assurer mon bien spirituel ; mais dans sa tendre sollicitude , le Divin Maître se montrait plus jaloux encore de me préparer à l'état qui devait réunir pour moi le plus d'avantages. Il m'envoya une grave maladie qui me força de retourner à la maison de mon père. Dès que je fus rétablie,

(i) Cette heureuse et fidèle amie de sainte Térèse s'appelait Jeanne Suarez , religieuse d'une admirable régularité. Elle était dans le monastère de l'Incarnation d'Avila , de l'Ordre de Notre-Dame du Mont-Carnicl.

KCRITF. PAR F.I.I.E-MKME. 46

on voulut rne donner le plaisir de voir ma sœur (1) ; on me conduisit donc à la campagne , où elle résidait. Sa tendresse à mon égard ne [)Ouvait aller plus loin ; et , si elle n'eût consulté que son cœur, jamais je ne me serais séparée d'elle. Son mari avait au<si beaucoup d'amitié pour moi , au moins m'en prodiguait-il les témoignages par toute sorte de prévenances. Voilà encore une de mes obligations au Seigneur ; grâce à lui, j'ai toujours été chérie partout où je me suis trouvée. Mais imparfaite comme je le suis . j'étais loin de lui en témoigner un juste retour.

Sur notre chemin se trouvait riiabitalion d'un frère de mon père (2). Celait un homme très-sage et orné de grandes vertus. Comme sa femme était morte , aucun lien ne l'attachait plus au monde ; et Dieu , dès lors . le disposait à se donner entièrement à lui. Fidèle à cette sainte vocation , dans un âge déjà fort avancé . il abandonna tout ce qu'il possédait et entra dans I état religieux. Il y mourut d'une manière si édifiante , que j'ai tout sujet de le croire maintenant au ciel. Sur le désir qu'il en manifesta .. je passai quelques jours chez lui. Sa conversation roulait ordinairement sur les choses de Dieu et sur la vanité du monde. Son principal exercice était de lire de bons livres écrits en langue castillane. Il m'invita à lui faire ces lectures : à vrai dire, je n'y avais pas grand attrait , j'avais pourtant l'air d'en être fort contente ; car pour faire plaisir . même aux dépens de mes goûts , j'ai porté la complaisance à l'excès; et ce qui , chez d'autres . aurait été vertu , était un vrai défaut chez moi , parce que souvent j'allai bien au delà des bornes de la discrétion. 0 ciel ! par quelles voies secrètes le Seigneur me disposait-il à l'étal dans lequel il voulait agréer mes faibles services .' Comme il savait admirablement contraindre ma volonté rebelle à se vaincre elle-même î Qu'il en soit béni à jamais ! oui , béni dans les siècles des siècles !

'ij Marie de Cepeda. Mariée à Don Guzman y Barrientos, elle habitait avec lui à Castellanos de la Canada.

(2) C'était Pierre Sanchez de Cepeda ; il vivait dans la petite villed'Horligosa . à quatre lieues d'Aviln

iG ME DE SAINTE TÉnÈSE

Jr no passai fjiu' qnolqiios jours chez mon oncle; mais ses cnlroticns . ses exemples , les paroles de Dieu (jue je lisais ou que j'cnlendais , laissèrent dans mon ûmc une inciTaçahIe empreinte. Cette lumière des beaux jours de mon enfance brilla do nouveau , et jetait une clarté de jour en jour plus vive ; je voyais le néant de tout , la vanité du monde, la rapidité avec laquelle tout passe. L'effroi me saisissait . fjuand je pensais que si la mort fût venue , elle me trouvait sur le chemin de l'enfer. Ma volonté se sentait fortement inclinée à l'état religieux , sans pourtant achever de se rendre. N'importe, je voyais que c'était réiat le plus parfait et le plus sûr ; et ainsi peu à peu je me fortifiais dans la résolution de triompher de toutes mes résistances , pour pouvoir l'embra-sser.

Pendant trois mois , je livrai une bataille opiniâtre à ma volonté rebelle; voici les armes dont je me servais pour la vaincre. Je me disais : Les peines et les souffrances de la vie religieuse ne sauraient dépasser ce qu'on endure en purgatoire , et moi , je m'étais rendue digne de l'enfer ; je ne me dévouais donc à rien de fort héroïque en acceptant le purgatoire de la vie religieuse jusqu'à mon dernier soupir ; je m'en irais ensuite droit au ciel, terme unique où tendaient tous mes désirs. C'était plus, ce me semble, la crainte servile que l'amour, qui m'imprimait ce mouvement vers la vie religieuse.

Le démon m'attaquanl à son tour me représentait que , élevée si délicatement , jamais je ne pourrais soutenir les austérités du cloître. Mon bouclier contre lui était la pensée des souffrances de Jésus-Christ. Je lui répondais que certes je ne faisais rien de considérable en souffrant un peu pour un Dieu qui avait tant soufl'ert pour moi ; d'ailleurs cet adorable Maître viendrait au secours de ma faiblesse. Je ne me souviens pas bien toutefois si celle dernière pensée était présente à mon esprit ; mais un fait certain , c'est qu'il s'écoula alors des jours qui marquent dans ma vie par les rudes assauts que j'eus à soutenir. Je me vis de plus travaillée de fièvres qui me causaient de grandes défaillances.

ECRITE l'AR n.LE-MEMR. 4 /

Heureusement j'étais déjà amie des bons livres , et ils me donnèrent la vie. Je lisais les épîtres de saint Jérôme; je me sentis, par celle lecture, si inéhranlablement afîormic dans mon dessein d'ôlre toute à Jésus-Christ . que je ne balançai plus à le déclarer à mon père. Un tel acte de ma part , c'était en quelque sorte prendre le saint habit. J'étais si jalouse de l'honneur de ma parole , qu'après l'avoir une fois donnée . rien au monde n'eût été capable de me faire retourner en arrière.

Mon père m'aimait si lendrement que toutes mes instances ne purent le faire céder à mes désirs. Je conjurai d'autres personnes de lui parler en ma faveur; leurs prières furent également inutiles. Tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'après sa mort je ferais ce que je voudrais. Comme j'avais apprise me défier de moi, et que je redoutais de trouver dans ma faiblesse un écueil pour ma persévérance , je jugeai qu'un lel parti ne me convenait pas , cl j'exécutai mon dessein par une autre voie , comme je vais le dire.

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